Sommes-nous devenus ingouvernables ?
"Ce n’est plus l’État et le gouvernement qui sont les initiateurs de l’action politique, c’est la société civile qui s’essaye elle-même à des formes et des lieux inédits de participation."
Des nouveaux mouvements sociaux aux formes inédites de militantisme, les façons de diffuser l’esprit contestataire se sont diversifiées en France depuis les années 1970. Récemment, la formation de mouvements citoyens comme Nuit debout ainsi que les atermoiements de l’affaire Notre-Dame-des-Landes ont confirmé la popularité de nouvelles formes de protestation.
Les raisons pour expliquer cette prospérité de la colère ne manquent pas : l’idée que la France subit encore la marque d’une culture contestataire, que nous sommes entrés après Mai 68 dans l’ère de la contre-démocratie et de la défiance, ou encore que les individus sont pris dans une société qui privilégie le bonheur privé sur l’imagination plus exigeante d’un destin collectif – en somme qu’ils ne s’intéressent plus au politique – sont des arguments récurrents. A cela s’ajoutent le discours sur le « trop d’État » et une incertitude sur le rôle de la puissance publique. Un double mouvement serait donc à l’œuvre en France, entre le renoncement et le rejet de la politique.
Reste encore à déterminer si la gouvernabilité se mesure à la capacité pour un gouvernement d’accomplir ses tâches sans entrave – en ce cas, elle est compatible avec une éventuelle apathie des gouvernés – ou à la possibilité de les accomplir avec l’assentiment du peuple, selon l’idée que l’on doit toujours gouverner des volontés. Dans le premier cas, la gouvernabilité est une exigence minimale, qui implique seulement la bonne conduction d’une téléologie menée par le sommet : seul importe le résultat, à savoir la réalisation des fins – avec le peuple, sans le peuple ou malgré le peuple. Dans le second cas, elle implique et requiert que les gouvernés consentent à l’entreprise menée, selon l’idée qu’un peuple gouvernable est un peuple qui accompagne positivement les mesures de ses gouvernants, et qu’il y consent. Comme l’écrit Habermas, le modèle délibératif de la démocratie ne peut décemment fonctionner sans « l’imbrication de la volonté des électeurs et des processus formels de délibération et de décision », c’est-à-dire « l’inclusion régulière de toute personne pouvant être concernée[1] ». Cette dernière définition, évidemment, est plus exigeante.
L’asymétrie remise en question
L’impression d’ingouvernabilité se justifie notamment par le fait que l’ancienne configuration politique dite « classique » n’est plus un modèle pertinent pour comprendre l’exercice du gouvernement moderne. Ce n’est plus l’Etat et le gouvernement qui sont les initiateurs de l’action politique, c’est la société civile qui s’essaye elle-même à des formes et des lieux inédits de participation. Le 31 mars 2016, à Paris, à l’issue d’une manifestation menée par divers syndicats contre la loi El Khomri, des milliers s’insurgés s’installaient place de la République pour une nuit, qui devint deux jours, puis des mois : la naissance du mouvement Nuit debout cristallisait la façon dont deux visions – et deux pratiques – de l’intérêt général entraient en conflit de façon inédite. La verticalité se retrouvait court-circuitée par une horizontalité active dont elle n’avait pas prévu les tentatives d’auto-organisation. En d’autres termes, la démocratie participative s’était à ce point imposée qu’elle excédait désormais le cadre traditionnel du politique ; la démocratie débordait la démocratie.
Ces initiatives multiples, fécondes, déstabilisent l’exécutif, parce qu’elles requièrent du gouvernement qu’il s’adapte sans cesse aux nouvelles pratiques du politique, et qu’il les évalue en dehors des enceintes parlementaires. Le pouvoir, initialement pouvoir-cause, devient pouvoir-effet. D’où une remise en question profonde de l’exécutif traditionnel, qui s’explique par un contexte où c’est désormais le gouverné lui-même qui fait concurrence à son gouvernant, lui imposant de nouveaux lieux, de nouvelles contraintes, une autre vitesse – sorte de « piratage du politique », selon l’expression d’Arthur Renault[2].
Domaine public, domaine privé
L’effacement relatif de la distinction entre le domaine public et le domaine privé a sans doute fourni les circonstances propices à la bascule. Avec « l’avènement du social », pour reprendre une formule de Hannah Arendt[3], l’initiative politique n’est plus l’apanage de ceux qui ont sacrifié leur vie privée pour entrer sur la scène exposée de la vie publique, elle est revendiquée par l’individu depuis son espace particulier, à l’écart des institutions. Les syndicats et les associations ne demandent ni de prendre la place des gouvernants, ni d’éjecter la classe politique officielle, mais de faire entendre leur voix depuis la position individualisée qui est la leur. Le mouvement « Génération ingouvernable » en est un bon exemple : « Le mouvement ingouvernable n’est pas le lieu d’une position politique arrêtée, "nous" ne sommes pas un parti. Les personnes qui se sentent touchées par cette idée agissent à leur propre échelle, partent de leurs propres réalités, le seul endroit où l’on peut agir. »[4] Il s’agit en somme de « changer le monde sans prendre le pouvoir » pour reprendre le titre d’un ouvrage important de John Holloway[5], et d’obtenir voix au chapitre depuis l’enceinte autrefois impénétrable de l’oikia.
Ces phénomènes de « participation à la marge » s’expliquent notamment par une méfiance du politique. L’idéal de « neutralité axiologique » semble s’être à ce point imposé que tout ce qui relève des idéologies ou des engagements officiels se retrouve entaché de soupçon. Se développe l’idée qu’une parole ne peut être à la fois institutionnelle et vraie, parce que l’institution est le lieu du politique alors que la rue est l’espace du social, et que la vérité est toujours une vérité d’ordre social. Dans ce climat de scepticisme, le positionnement à la marge semble encore la stratégie qui compromet le moins.
La démocratie numérique
La dématérialisation de l’engagement est encore un facteur qui rend parfois difficile le contrôle des gouvernés par les gouvernants. Symptomatique est la façon dont la classe politique a dû s’adapter aux nouvelles technologies, à commencer par les réseaux sociaux, qui sont devenus les relais spécifiques des revendications contestataires. Les citoyens fuient les espaces qui leur étaient autrefois dévolus – et où ils étaient autrefois gouvernables : l’espace démocratique s’est virtualisé, et considérablement ouvert, quand le pouvoir a été historiquement conçu en France comme une souveraineté s’exerçant sur un territoire donné, fermé. Toutes les espèces alternatives de participation et d’expression politiques qui fleurissent sur les réseaux comme Twitter ou Facebook atomisent le monde social et rendent les citoyens indéchiffrables, ce qui perturbe la relation entre gouvernants et gouvernés à l’envi.
Les implications philosophiques et politiques de cette configuration nouvelle sont immenses, parce qu’elle nous rend sceptiques vis-à-vis de deux données qui informaient jusqu’ici notre système politique moderne : le compromis contractualiste et le système représentatif. Le compromis contractualiste suppose que nous avons accepté, en tant qu’atomes du corps social, d’être dirigés par un sommet appréhendé comme légitime et compétent. Mais si la compétence ne se cantonne plus aux résidents des institutions et migre du côté du socle, le contrat est brouillé. Dans le même mouvement, c’est le système représentatif lui-même qui subit un examen : non sa légitimité, mais son exclusivité : l’ère est à « l’appropriation sociale du pouvoir[6] ». Ce qui nous rend difficilement gouvernables.
La difficulté des gouvernements, dans ce contexte, est d’agir sur le temps long. Le cadre dans lequel ils projettent leur action est toujours frappé d’obsolescence rapide, parce qu’une initiative citoyenne reste susceptible d’en modifier radicalement la forme et les attentes. Privilégiant le mode de l’action directe, les nouvelles revendications sociales imposent un temps court au sein de la démocratie qui, elle, nécessite un temps long pour son exercice.
La démocratie de doléances
Marcel Gauchet établissait ce constat paradoxal : le militantisme renforce l’oligarchie, puisque le politique est abandonné au personnel politique. De telle sorte que « ce cosmos de sociétés qu’on croirait ingouvernables » se révèle finalement « assez fermement gouverné[7] » car « l’affirmation de l’autonomie individuelle est allée et va rigoureusement de pair avec un accroissement de l’hétéronomie collective[8] ». L’atomisation de la société en une constellation de mouvements sociaux laisse une grande marge de manœuvre au sommet, non contraint de s’accorder avec sa base pour mener ses réformes. La désagrégation des gouvernés, conséquence classique, renforce aussi l’emprise des gouvernants – divide et impera.
« Gouvernable » est-il finalement un terme tout à fait adapté à la société moderne ? En effet, gouvernable signifie en dernière instance – et plus élémentairement – que l’on consent au politique, et que l’on consent à s’inscrire en ses cadres. Or si les gouvernés se retranchent dans l’espace privé et campent sur leurs positions individualistes, on peut légitimement douter qu’ils consentent encore à être des citoyens : leur espace, précisément, n’est plus celui de la cité au sens antique, c’est-à-dire le lieu du lien politique.
« Contre-démocratie », « démocratie d’empêchement », « ère de défiance » ou « démocratie de rejet » selon Pierre Rosanvallon, « crise démocratique de l’obéissance » selon Dominique Reynié, nombreux sont les concepts pour signifier que la démocratie moderne ne se manifeste guère plus de façon positive : contestation et expression négative informent le nouveau langage des revendications collectives, comme si la démocratie moderne était devenue une démocratie des doléances. Par répercussion, le mécontentement est l’affection qui sert désormais de grille de lecture récurrente pour interpréter le moindre comportement politique – significatif à cet égard est le fait que le vote Front national soit souvent perçu comme un vote sanction, et jamais comme un vote d’assentiment.
Retrouver le sens du politique
Parce que nous refusons la politique, nous sommes ingouvernables. Mais parce que nous refusons la politique, nous sommes très fermement gouvernés. Nous militons quotidiennement, mais nous avons laissé toute liberté aux responsables de l’exécutif. La conclusion qui émerge de toutes ces réflexions, c’est que nous ne savons plus vraiment ce qu’est le politique. La confusion entre le social et le politique, entre la colère et la délibération collective, est à l’origine de toute une série de méprises concernant la participation citoyenne et la nature du comportement politique.
La contestation n’est pas nécessairement le corollaire d’une conscience politique. Il suffit pour le voir de relever la fréquence à laquelle La France insoumise et le Front national jettent l’opprobre sur les « candidats du système[9] », rengaine qui l’emporte souvent sur l’exposition de réformes concrètes ou d’un programme d’avenir politique. La protestation est trop souvent une fin en elle-même, plutôt que le moyen « inévitable » d’assainir et réformer une configuration globale. On le regrette, notamment parce que ces mouvements du refus ont tendance à conforter la position des « masses négatives[10] », à savoir des masses repliées sur elles-mêmes, rétives aux réformes et plus généralement au politique.
On peut aussi gager que ces mouvements ne pourront survivre longtemps dans le paysage s’ils ne stimulent leur faculté imaginative de l’avenir. La force de la politique dépend précisément de sa capacité à proposer une organisation alternative du possible. Comme le souligne Lenny Benbara dans un article consacré au devenir de La France Insoumise, Jean-Luc Mélenchon a pu séduire un temps par sa rhétorique de l’opposition, mais « cette rhétorique va néanmoins devoir être dépassée, ou du moins conjuguée avec une rhétorique instituante », c’est-à-dire une rhétorique apte « à incarner et à développer des discours qui démontrent une capacité à produire un ordre alternatif à l’ordre actuel[11] ».
La montée en puissance de la contestation, d’un côté, et la dépolitisation générale des masses, de l’autre, révèlent le grand paradoxe des sociétés modernes. Celles-ci déploient une énergie insoupçonnée lorsqu’il s’agit de militer pour leurs droits subjectifs, mais choisissent de se retirer lorsqu’il faut œuvrer pour le bien commun. De sorte que l’époque moderne se caractérise à la fois par la radicalisation de la démocratie et par une méfiance de la démocratie.
La façon dont le personnel politique s’efforce de réconcilier les gouvernants et les gouvernés, que ce soit par une exploration infatigable des voies de la démocratie participative, ou par une communication dont on gage qu’elle démocratisera le politique, sont en tout cas des signes d’une volonté de changement. La démocratie n’est peut-être pas encore en phase de convalescence, mais elle accepte l’introspection.
[1] Jürgen Habermas, « La démocratie a-t-elle encore une dimension épistémique ? Recherche empirique et théorie normative (1) », Participations, vol. 4, n° 3, 2012, p. 209-230.
[2] Arthur Renault, « Pirater la politique : la politique “autrement” à l’aune du parti pirate français », Créteil, séminaire du groupe Compol de l’Afsp en partenariat avec le Ceditec et le réseau Del-Démocratie électronique, 2016.
[3] Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, Paris, Pocket, 2002.
[4] « Qu’est-ce que Génération ingouvernable ? », paris-luttes.info, le 26 mars 2017.
[5] John Holloway, Change the World Without Taking Power. The Meaning of Revolution Today, Londres, Pluto Press, 2002.
[6] Ibid.
[7] Marcel Gauchet, La Démocratie d’une crise à l’autre, Nantes, Cécile Defaut, 2007, p. 44.
[8] M. Gauchet, « Les droits de l’homme ne sont pas une politique » in La Crise de la démocratie, Paris, Gallimard, p.18.
[9] Voir le discours de Marine Le Pen à Lille, le 26 mars 2017 : « Mes deux principaux adversaires sont une incarnation parfaite de cette oligarchie qui décide, ce système qui oppresse et brutalise […] Ils ont été au pouvoir. Ils ont servi deux présidents successifs. […] Mes deux principaux adversaires sont le système, celui qui nous a menés exactement où nous sommes aujourd’hui. »
[10] Elias Canetti, Masse et puissance, Paris, Gallimard, 1966, p. 55-58.
[11] Lenny Benbara, « La France Insoumise face à son destin », Le Vent se lève, 23 août 2017.