Grottes, baleine, révolution d’Aurélien Bellanger

Dans son dernier livre, Aurélien Bellanger prolonge l’éveil politique opéré dans Les derniers jours du Parti socialiste. Mais la portée de Grottes, baleine, révolution dessine les contours d’une autre forme d’engagement littéraire.


En 2023, Aurélien Bellanger s’est enfoncé dans les grottes de Mayenne et les catacombes de Paris, a récupéré des ossements sur une plage normande et manifesté contre la réforme des retraites. Il en a tiré un texte, Grottes, baleine, révolution (Seuil, 2025), moins journal que dispositif : la recherche, a posteriori, d’une cohérence entre des expériences d’apparence disparates.

Aurélien Bellanger semble opérer avec ce nouvel ouvrage un changement majeur dans son œuvre. Ce mouvement, déjà commencé avec Les derniers jours du Parti socialiste, s’affirme ici plus franchement. Jusqu’à présent, son œuvre romanesque s’était précisément construite sur le principe de l’effacement du narrateur derrière des architectures conceptuelles vastes (la téléphonie mobile comme anthropologie, le Grand Paris comme roman d’idées, la téléréalité comme matrice politique, Walter Benjamin comme dispositif spéculatif…). Aujourd’hui, il choisit d’apparaître directement, dans une forme à la croisée du récit et du journal. On le voit ramper dans des grottes et des catacombes, transporter sur une épaule ensanglantée des os de baleine ou encore courir pour échapper à une charge de la BRAV-M. Ce déplacement de l’impersonnel vers l’incarné, du systémique vers le vécu est un événement dans la trajectoire de l’auteur et peut-être même constitutif d’une nouvelle direction auctoriale.

Bellanger organise son texte autour de trois parties, trois moments de son année 2023, dont la sobriété des titres est déjà, en soi, un geste stylistique : « Grottes », « Baleine », « Révolution ». Il précise d’ailleurs : « sans raison véritable ni lien conscient entre ces trois activités ». Cet aveu est décisif et annonce que le livre est aussi un objet de recherche, après coup, de ce lien, l’élaboration d’une cohérence qui n’existait pas directement dans l’expérience mais qui se produit dans l’écrit. Sous sa plume, les grottes deviennent des espaces doubles, qui relèvent à la fois du réel (coordonnées, dates, descriptions) et de l’imagination, où se mêlent mythes, craintes et désirs. Elles incarnent aussi des figures de la littérature elle-même : labyrinthiques, souterraines, reliées entre elles par des passages cachés, possédant une entrée et, bien souvent, une sortie différente.

L’évocation de l’échouage et la décomposition progressive d’un rorqual et de ses tentatives d’en récupérer des os, au-delà de l’anecdote, devient le lieu d’une réflexion plus vaste sur le deuil (la mort de la belle-mère de sa compagne, celle de sa propre grand-mère), sur la communauté improvisée que créent les os d’un grand animal échoué (ce que Bellanger appelle, avec une émotion retenue « la fraternité de la baleine »), et sur l’échec, qu’il considère politique, de ne pas avoir su mobiliser suffisamment de bras pour déplacer la mandibule (« la grande faute politique de mon été »). L’autre échec politique, c’est celui de la révolution impossible. Bellanger raconte les manifestations sauvages du printemps 2023 contre la réforme des retraites, les nuits à courir dans Paris derrière ou devant des cortèges informels, l’apprentissage par observation des tactiques des black blocs, un coup de matraque reçu rue Latérale, l’euphorie passagère d’une insurrection qui semblait possible, et la désillusion qui suit l’échec du mouvement.

Ce qui frappe d’emblée avec Grottes, baleine, révolution, c’est le style. Aurélien Bellanger écrit ici dans un registre différent de ses romans, plus direct, avec des phrases courtes qui intègrent par moments le flux plus ample de la méditation. À cela s’agrègent des photographies et cartes manuscrites, qui attestent, loin de toute dimension ornementale, de manière presque juridique de la véracité des expériences et des espaces décrits. Ces cartes manuscrites, précises, enfantines et touchantes, pourraient aussi, dans leur imperfection revendiquée, être perçues comme une forme de critique du roman-système ou livre-système : il n’y a pas toujours de grand plan. Ce souci du document dit quelque chose d’essentiel : l’image atteste là où les mots pourraient arranger. Elle maintient l’expérience dans son opacité initiale, avant que l’écriture ne la travaille.

Il y a dans ce texte de Bellanger un geste que l’on pourrait à certains égards faire dialoguer avec celui de Perec dans Je me souviens et dans ses tentatives d’inventaire : une certaine idée de la résistance à la sublimation, un attachement opiniâtre à la liste, au relevé, au catalogue, au descriptif. Et dans cette construction d’une cohérence formelle entre des expériences hétéroclites, Bellanger établit un réseau d’analogies que l’on pourrait rapprocher du contexte de topophilie, de Gaston Bachelard, c’est-à-dire le lien d’appartenance poétique et affective qui unit le sujet à certains espaces vécus, lesquels cessent alors d’être de simples espaces pour devenir des refuges intérieurs où se construit notre rapport au monde.

La faculté de Bellanger à déplacer le systémique vers le vécu confère au livre sa portée politique la plus singulière. Il n’écrit pas sur les manifestations de 2023 du dehors, avec la distance de l’analyste ou du romancier qui a pris des notes et du recul. Il écrit depuis l’intérieur de l’expérience, avec toute la maladresse, l’enthousiasme naïf et l’honnêteté que cela suppose. En témoigne la franchise avec laquelle l’auteur parle de sa conversion politique tardive. L’écrivain reconnaît s’être longtemps tenu à l’écart, comme une vaste partie de sa génération, et avoir manqué les grèves de 1995, Nuit Debout, ou les Gilets Jaunes. La réforme des retraites a été pour lui un réveil.

Et c’est cet éveil politique qui explique le changement de perspective opéré dans son œuvre depuis Les derniers jours du Parti socialiste, roman pensé comme une autopsie de la gauche institutionnelle. Si la révolution à laquelle il aspirait n’a pas eu lieu, il parvient malgré tout à en traiter le souvenir avec une lucidité remarquable. La loi est passée, les quartiers populaires qui se sont soulevés après l’assassinat du jeune Nahel ont été traités par la répression. Pourtant, Bellanger ne conclut pas au cynisme ni à la résignation. Il se range plutôt du côté d’une mélancolie active, qui n’est pas sans rappeler la dialectique benjaminienne et l’ange d’histoire de la neuvième thèse, tourné vers les ruines, incapable d’avancer mais sachant regarder. Ce paradoxe de l’intellectuel qui reconnaît l’échec politique tout en choisissant pourtant d’adopter une posture transcendante, voire créatrice, est en rupture avec une certaine tradition de « mélancolie de gauche », celle-là même qu’Enzo Traverso théorisait comme fidélité aux vaincus et mémoire des possibles écrasés et avortés.

Mais la portée de Grottes, baleine, révolution dépasse la seule dimension personnelle ou formelle. Ce texte pose aussi, en filigrane, la question du rôle de l’écrivain dans le temps présent. Loin de la représentation de l’intellectuel qui prend position du dehors ou du romancier qui transforme le réel en matière narrative, le lecteur est ici témoin de l’écrivain au travail, pris dans les contradictions de son époque, oscillant entre le retrait studieux de la grotte et l’engagement dans la rue. En refusant de trancher entre ces deux figures et en jouant avec la tension entre l’archivage solitaire (les carnets, les collections, les relevés) et l’aspiration au collectif (la fraternité de la baleine, les cortèges sauvages), Bellanger dessine les contours d’une autre forme d’engagement littéraire, plus contemporaine : fragile, non héroïque, traversée par le doute, mais obstinément attachée à l’idée que la littérature peut encore être un lieu de résistance, surtout quand elle avoue ses limites.

Là où le livre est véritablement politique, ce n’est pas dans la mise en récit de la lutte ou des barricades, mais bel et bien dans la manière de les décrire sans les sublimer, de les inscrire dans la durée de l’écriture comme trace d’un possible qui n’est pas advenu mais dont il faut toutefois porter le témoignage. Alors que le paysage littéraire est souvent tenté par la clôture formelle ou le repli mémoriel, Bellanger a choisi de ne pas trancher et d’ouvrir le champ des possibles. Et c’est peut-être là sa plus belle leçon, politique comme littéraire : maintenir, contre l’évidence de la défaite, l’horizon d’un monde commun encore à venir.

Seuil, 2025
112 p. 14 €