Le Palais de François-Henri Désérable

Croisant avec grâce les différents sens du mot « palais », François-Henri Désérable tisse un savoureux récit d'apprentissage autour du vin.


François-Henri Désérable aime les livres, les voyages et, désormais, les grands vins. Après avoir suivi les traces de Bouvier et de Che Guevara1, il revient au roman avec Le Palais, texte d’une maîtrise rare, qui nous entraîne de Delhi à New York en passant par les vignobles de Bourgogne. Derrière le récit d’apprentissage d’un jeune homme au palais absolu se dessine une réflexion plus vaste sur le goût et la vérité, le pouvoir et la légitimité.

Lorsqu’il parle du Palais, Désérable aime rappeler « celui de la bouche ». La précision est utile, mais elle n’épuise pas la polysémie consciemment choisie de ce titre. Il y a donc le palais de la bouche, mais aussi celui où règnent les rois et celui où l’on rend la justice. Chez Désérable, les trois finissent par se rejoindre. On suit dans son nouveau roman Arun Kumar, un enfant des bidonvilles de Delhi, vendu par sa mère, qui sera adopté par un couple en Bourgogne, avant de devenir roi du vin et faussaire de génie, puis de finir au tribunal. Un seul mot, palais, et toute l’intrigue est déjà là – Genette aurait adoré.

Le Palais débute par un déplacement qui donne immédiatement forme à tout ce qui va suivre. À la fin du premier chapitre, après l’arrivée d’Arun en France, le soir de la victoire des Bleus en 1998, une prolepse nous conduit « des années plus tard, dans la grande salle du tribunal judiciaire de Dijon ». Nous savons donc déjà où le protagoniste aboutira avant même de savoir comment il y est arrivé. Le suspense ne porte plus sur le que va-t-il devenir ? mais sur le comment et pourquoi en est-il arrivé là ? Le procédé est simple mais remarquablement efficace : là où Le Palais semble d’abord avoir été écrit pour le plaisir pur du récit (un enfant abandonné, les grands vins de bourgogne, les fortunes new-yorkaises, les bouteilles contrefaites, le procès…), Désérable parvient à emmener son lecteur ailleurs. L’issue est déjà connue, alors reste le plaisir de la lecture et de voir comment tout s’articule. Et c’est précisément là que l’auteur s’impose : dans la précision de sa construction, le choix des détails, la maîtrise des ellipses, et sa façon si singulière de manier la langue et les registres.

L’intrigue est brillante, mais son écriture encore plus. Le style court sur plusieurs registres, du parler grommelant du père adoptif au patois bourguignon, en passant par le français juridique des avocats et les façons de parler des ultra-riches du groupe des Vilains Bonshommes. Désérable y déploie une large palette linguistique qui, loin d’être un simple exercice de style, sert son histoire. Le tout sans ne jamais trahir sa voix narrative, omnisciente et joueuse, qui s’amuse des situations, s’autorise une ironie parfois cynique et n’hésite pas à jouer avec son lecteur – jusqu’à le devancer, en lui délivrant subtilement des indices prématurés (une substance radioactive, un souvenir d’enfance, un détail sur le sang…) ou, au contraire, en le dirigeant vers des fausses pistes (les fausses retrouvailles au tribunal, notamment).

Au-delà, il reste ce langage si singulier et poétique de la dégustation, véritable liturgie pour Arun. Sous la plume de Désérable, les arômes sont vertigineux. Ils prennent vie, se précisent, se combinent, suscitent des définitions improbables et font naître des associations inédites. Et l’on comprend alors que pour l’auteur, déguster, c’est aussi lire de près. C’est peut-être là que réside l’une des réussites plus frappantes du Palais, dans cette façon de faire lire le roman comme on dégusterait un grand vin, ou de déguster le roman comme on lirait un bon vin. Cette virtuosité doit peut-être à ce qu’Umberto Eco appelait le vertige de la liste : dire la multitude ou l’infini par accumulation plutôt que par définition. Ce qui peut sembler purement descriptif ou décoratif acquiert rétrospectivement une fonction quasi vitale pour le récit. Et lorsqu’il le comprend, le lecteur apprend alors à lire ce roman comme Arun goutte ses vins : en prêtant attention à chaque saveur, aux nuances et aux différences presque imperceptibles.

Cette correspondance entre dégustation et lecture est sans doute l’idée la plus féconde du livre. Le palais d’Arun lui permet, certes, de reconnaître un vin, mais surtout de le décomposer, d’en isoler les éléments et d’en conserver la mémoire. Quand il goûte, il compare et identifie. Et Désérable construit le don de son personnage avec une précision presque scientifique. Arômes primaires, secondaires, tertiaires, tanins, longueur en bouche, tout le vocabulaire de l’œnologie est déployé sans prétention ni effet de manche, et est exclusivement mis au service de son projet littéraire. Et quand la langue commune ne suffit plus, Arun invente ses propres mots. Il n’y a alors plus aucune différence entre l’acte d’écrire et celui de goûter : nommer ce que personne n’a nommé, faute d’avoir pu le percevoir.

Il n’y a alors plus aucune différence entre l’acte d’écrire et celui de goûter.

Dans Le Palais, le vin est bien plus qu’une affaire de goût ou d’argent, c’est une affaire de transmission, de réputation et de légitimité. De revanche, aussi. Adolescent, Arun humilie en dégustation à l’aveugle le critique le plus redouté du monde du vin. Peu après, ce dernier attribue au grand cru du mentor d’Arun, le Clos des Toucans, une note en retrait de ce qu’elle avait toujours été ; le vigneron, dont l’existence entière tenait à cette perfection jamais démentie, se suicide. Arun se persuade que c’est sa propre vanité qui a coûté la vie à son mentor. Il rompt alors avec tout le monde (ses parents, sa meilleure amie, la France) et s’exile volontairement. On comprend qu’en arrivant à New York et en cherchant à intégrer le club des Vilains Bonshommes (nom loin d’être anodin), dont fait partie le critique, il cherche à se venger.

En introduisant ce motif, Désérable touche à quelque chose qui va au-delà d’une simple intrigue bien ficelée. Le critique n’a de comptes à rendre à personne : sa sentence est rendue sans contradictoire, sans défense et sans recours. Le tribunal de Dijon, où le faussaire Arun sera jugé, apparaît alors comme le négatif du premier verdict émis par le critique. Le jugement est ici public, contradictoire, faillible mais légitime. La véritable question n’est pas de savoir si Arun est coupable, mais bel et bien de mesurer l’écart entre deux régimes de jugements et deux formes de pouvoir : celui qui juge subjectivement dans l’ombre d’une revue et celui qui juge à la lumière d’un prétoire. Alors, ce roman sur le vin devient aussi un roman sur l’autorité et la légitimité, sur qui a le droit de dire qu’une chose vaut ou ne vaut pas, et sur ce que coûte, à ceux qui le subissent, l’exercice arbitraire de ce droit. Que vaut un objet lorsque sa valeur dépend de la capacité à le reconnaître ? Que vaut un expert incapable de reconnaître une contrefaçon ? Que vaut un vigneron incapable de distinguer sa bouteille de celle produite par un faussaire de génie ?

Comme toujours avec Désérable, le texte est aussi celui d’un lecteur. Chaque millésime du Clos des Toucans porte, sur son étiquette, la citation d’un écrivain (Marguerite Yourcenar, Albert Cohen, Marguerite Duras, Françoise Sagan, Pierre Michon ou encore Michel Houellebecq, qui finit par s’inviter dans l’intrigue). El Baressed, personnage central de la partie new-yorkaise, est lui-même écrivain. Désérable convoque également – comment faire autrement quand on mêle New York et vin ? – Jay McInerney, et glisse une référence à peine voilée à Olivier Guez (« une passion absurde et dévorante », transposée du football au hockey). Il pousse le jeu jusqu’à l’autoréférence : le magistrat qui juge Arun est le même qui avait jugé Vasco, personnage de Mon Maître et mon Vainqueur 2 . De quoi réjouir et satisfaire son lecteur.

Finalement, si Le Palais est un roman sur le vin, il est tout autant un roman sur ce qui fait la valeur des choses. François-Henri Désérable n’a pas besoin de proclamer la sienne : on la trouve dans l’élégance de ses phrases, la précision de sa construction et dans cette façon de tenir le lecteur et de ne plus le lâcher. Sociologie, œnologie, humour, poésie, grand roman français : il y a tout dans ce livre. Et du plaisir, surtout. Beaucoup de plaisir. À l’heure où chacun veut publier son livre, devenir écrivain, avoir son nom sur une couverture, la lecture du Palais nous rappelle ce qui sépare le grand écrivain de celui qui aspire à l’être : savoir écrire, savoir raconter et, surtout, donner envie de lire.

  • 1. Voir Mattéo Scognamiglio, « Chagrin d’un chant inachevé. Sur la route de Che Guevara, de François-Henri Désérable » [en ligne], Esprit, septembre 2025.
  • 2. Mattéo Scognamiglio, « Mon maître et mon vainqueur de François-Henri Désérable » [en ligne], Esprit, janvier-février 2022.
Gallimard, « coll. Blanche », 2026
416 p. 23 €