Chagrin d’un chant inachevé. Sur la route de Che Guevara de François-Henri Désérable
S’il excelle dans l’art du roman, François-Henri Désérable s’affirme aussi comme un maître du récit de voyage. Il avance, note et doute : tout devient matière à être raconté, à condition de s’exposer, de s’émanciper des postures attendues et d’engager autant son corps que sa plume. Après s’être mis en scène à la frontière du récit et de la fiction dans Un certain M. Piekielny (Gallimard, 2017), c’est véritablement avec L’Usure d’un monde (Gallimard, 2023), traversée de l’Iran sur les pas de Nicolas Bouvier dans un pays endeuillé et révolté par l’assassinat de Mahsa Amini, qu’il impose ce virage littéraire et nous témoigne de son talent. Il revient aujourd’hui avec Chagrin d’un chant inachevé, formidable récit de sa traversée de l’Amérique du Sud sur le chemin emprunté à motocyclette par Alberto Granado et Ernesto Guevara.
Pour comprendre pleinement le récit de François-Henri Désérable, encore nous faut-il en saisir l’élan initial. Quel sens donner à son projet ? Ce n’est pas tant sur la piste du Che que se met l’écrivain que sur celle du jeune Ernesto : « Est-ce que mettre mes pas dans les pas du Che n’allait pas s’avérer écrasant ? Non, car je les mettais dans ceux d’un jeune homme. Un jeune homme qui n’était pas le Che, pas encore, et qui sans ce voyage ne le serait peut-être jamais devenu. » Ce déplacement de perspective, de la figure mythifiée vers l’homme en devenir, donne au récit une profondeur initiatique : François-Henri Désérable ne cherche pas à rejouer l’épopée, mais à comprendre ce moment charnière, cette brèche où un destin bascule. Sans doute admire-t-il encore plus le rêveur, le garçon asthmatique, amoureux, un peu gauche, brillant étudiant en médecine, qui regarde les lépreux sans les craindre. L’écrivain s’intéresse moins au héros révolutionnaire et romantique qu’à ce qu’il faut pour le devenir, à la part d’incertitude et de doute, d’ouverture au monde et d’impulsion qui précède toute mythologie, toute légende.
Chez François-Henri Désérable, le style est d’une limpidité trompeuse. Tout y est élégant et semble couler de source. Pourtant, les mots s’installent, discrètement, durablement, et c’est après avoir refermé le livre qu’on mesure combien ils nous ont marqués. C’est là la marque des grands : une finesse sans ostentation, un style qui se passe de lyrisme tapageur ou de provocations fabriquées, qui ne vit que par la beauté sans filtre et la sincérité. Dans ce voyage, le trajet des « deux G », Granado et Guevara, devient peu à peu un prétexte. Au fond, ce que cherche l’écrivain, c’est une manière d’habiter le monde. Avec lui, des quartiers populaires de Vilnius à l’Amérique du Sud en passant par l’Iran, il ne s’agit jamais de tourisme, de cases à cocher, ni même de matériaux littéraires à exploiter. Il veut aller à la rencontre du monde, et des autres. Il confie lui-même avoir préféré, à de nombreuses reprises, profiter d’un moment précis et du temps présent plutôt que de le griffonner sur son carnet. Il est toujours question d’aller à la rencontre de ce que la vie peut encore avoir d’âpre, de vrai, de bouleversant. François-Henri Désérable assume cette image d’écrivain voyageur, de globe-trotteur qui couche ses périples sur le papier. Mais là où d’aucuns se prendraient trop au sérieux, il a l’intelligence, plus rare et exquise, de l’ironie. Il ne cherche jamais à se mettre en scène de manière héroïque, n’hésite pas à partager ses mésaventures, admet manquer de courage – il n’en manque pourtant pas, bien au contraire – et a conscience du double poids qui accompagne parfois la mise en scène du baroudeur littéraire : le merveilleux et le ridicule.
À bien des égards, Chagrin d’un chant inachevé est aussi un livre où l’on pense. On y pense le monde, la manière de l’habiter, les relations sociales. L’auteur nous parle de son aversion pour la vie rangée (« Signant un acte de vente, j’aurais eu la sensation de signer mon propre registre d’écrou – et de voir ma liberté circonscrite à quelques mètres carrés. Et puis un appartement, ça se meuble ; aux meubles, il faudrait toujours préférer son sac de voyage. ») et rêve d’un doigt d’honneur au capitalisme en imaginant les « adieux définitifs au monde du travail » des employés du Microcentro. Che oblige, il y est aussi question de politique, de mémoire et de révolution. C’est également un récit qui côtoie la littérature. Comme dans chacun de ses livres, la dimension métalittéraire et paratextuelle est omniprésente. C’est son côté bon élève. Après être parti sur les pas d’un personnage de Romain Gary, avoir emprunté un vers à Verlaine pour titrer son dernier roman ou réadapté un titre de Nicolas Bouvier, il s’empare cette fois-ci d’un vers de Nâzim Hikmet : « Et je n’emporterai dans ma tombe / Que le chagrin d’un chant inachevé. » Cette citation, à la fois élégiaque et programmatique, résume l’élan qui traverse le livre : écrire non pour clore, mais pour prolonger, comme si chaque mot cherchait à rattraper un chant commencé ailleurs, dans une autre langue, une autre vie. Mais avec Désérable, la littérature est aussi fraternelle, comme en témoignent de belles pages consacrées au souvenir d’un voyage à Caracas pour un salon littéraire avec Pierre Ducrozet et Miguel Bonnefoy.
Les pérégrinations de François-Henri Désérable sont enfin une véritable méditation sur la liberté. Celle que certains croient gagner en fuyant, que d’autres redoutent de perdre en s’installant. Celle, aussi, que l’on arrache au prix de sa vie, que l’on conquiert dans la sueur et le sang des révolutions. La liberté qui sait dire l’éclat et la poussière. Peut-être devine-t-on là la véritable force de Chagrin d’un chant inachevé : faire tenir dans un même texte l’échec et la grâce, la fuite et l’ancrage, l’utopie et sa perte. Refusant les grands récits comme les postures désabusées, François-Henri Désérable avance dans un espace qui lui est propre, avec une liberté folle, sans subir le poids des stéréotypes de l’écrivain voyageur, ni de ce que le lectorat attend d’un récit de voyage. Il s’y engage tout entier, convaincu que la littérature ne vaut que si elle met le corps en jeu et l’intellect en déséquilibre. Son récit n’est pas tant une leçon de géographie ou de littérature qu’une leçon de fidélité : à l’adolescence, à la littérature, aux révolutions et à tout ce qu’il y a en nous d’inachevé…