L’architecte de Notre-Dame d'Aurélien Bellanger

En entrelaçant le dernier voyage de Viollet-le-Duc et la trajectoire d’un jeune tailleur de pierre jusqu’à l’incendie de la cathédrale Notre-Dame, Aurélien Bellanger fait de la restauration une grande affaire mais aussi le soupçon de la modernité.


Aurélien Bellanger aime provoquer. Rien d’étonnant, donc, à ce qu’il fasse dire à Viollet-le-Duc, dès la première ligne, le contraire de son titre : « L’architecte de Notre-Dame n’existe pas. » On aurait toutefois tort de n’y voir qu’une irrévérence. Les cathédrales sont effectivement anonymes, quand bien même le xixe siècle a donné à celle de Paris un nom et un visage : ceux de l’homme qui l’a restaurée et dont la flèche s’est abattue le 15 avril 2019. Bellanger poursuit son obsession, qui court depuis La Théorie de l’information (Gallimard, 2012), pour les grands systèmes techniques qui façonnent un pays, et les démiurges qui les conçoivent. À travers la restauration, geste où l’invention se déguise volontiers en fidélité, il interroge ce que la France contemporaine entend conserver d’elle-même, et peut-être surtout ce qu’elle réinvente en croyant préserver son passé.

Œuvre particulièrement singulière, L’Architecte de Notre-Dame mène de front deux récits et deux époques. Le premier est le journal d’un curé du Bas-Maine qui accompagne, en 1879, un Viollet-le-Duc vieillissant dans une tournée d’inspection des édifices de son diocèse et dont on apprendra qu’il a été placé là par l’Église pour espionner l’architecte. Le second suit la trajectoire d’Ancelin de Gorré, jeune tailleur de pierre formé au compagnonnage, qui va d’un chantier de cathédrale à l’autre, glissant peu à peu vers l’extrême droite catholique et qui se retrouvera, le soir de l’incendie, dans les combles de Notre-Dame. L’articulation des deux récits est sans aucun doute l’idée la plus intelligente et la mieux menée du texte. Très tôt, le curé avoue que son écritoire cache « un second récit [qu’il] garde sous clé  » et finit par révéler qu’il s’est lancé dans « la fabrication d’un faux » : un autre Notre-Dame de Paris qu’Hugo n’aurait pas eu le temps d’écrire ; roman non plus historique, mais d’anticipation et situé au siècle suivant, le « récit du pyromane qui réduira la cathédrale en cendres ». Ce pyromane n’est jamais nommé, mais on le suit un chapitre sur deux. À la fin du roman, Ancelin exhume du manoir familial une boîte de métal contenant une épine et un cahier, « Le dernier voyage du grand Duc », sans doute le journal du curé. Chaque récit devient ainsi la crypte de l’autre : le prêtre invente le pyromane, le pyromane exhume le prêtre, et l’on ne saurait dire lequel des deux textes contient l’autre. La chronologie ne fonde plus l’autorité, ni pour un monument ni pour un récit. Surtout, en logeant l’incendie de 2019 dans un « récit d’épouvante chrétienne » avoué comme tel, Bellanger peut imaginer un coupable sans jamais prétendre à la contre-enquête : la fiction affiche ici son statut de fiction au moment même où elle touche au plus vif de l’actualité.

Ce que L’Architecte de Notre-Dame poursuit, c’est avant tout une généalogie de la restauration, autant dans son acception architecturale que politique. Bellanger retrace en un sens comment la première a engendré la seconde. Son Viollet-le-Duc est un matérialiste mélancolique (« Je ne crois en rien ») qui sait qu’« on ne construit jamais qu’au présent » et pour qui la restauration d’édifices du Moyen Âge est un alibi pour pouvoir créer, inventer. Là où le temps n’avait laissé que des ruines ou des édifices délabrés, il a relevé Pierrefonds, Carcassonne et Notre-Dame alors que le pays « s’endormait ainsi dans les rêveries d’un royaume disparu ». Ce Moyen Âge magnifié et inventé, d’autres le prendront d’abord pour le vrai, puis pour un modèle à rétablir. Ancelin en est l’héritier le plus direct : il n’a pas grandi « dans un château médiéval mais dans l’idée du Moyen Âge », dans un manoir dessiné par Viollet-le-Duc lui-même et qu’il finira par racheter. On comprend rapidement que chez ces « héritiers », l’église est plus un symbole, un emblème, qu’un lieu où exercer sa foi. Ancelin « ne faisait jamais état d’aucune croyance religieuse » et n’allait plus à la messe depuis des années, pourtant il répond qu’il est catholique pour pouvoir entrer dans l’Ordre du Saint-Sépulcre. De la même manière, les militants des bars d’extrême droite, tatoués de croix de Malte et de devises de croisés (Deus vult) sont avant tout décrits comme de « féroces païens ». La dimension politique du texte d’Aurélien Bellanger prend alors tout son sens. Et ce glissement de la foi vers le symbole s’opère ainsi des compagnons aux identitaires, de la Manif pour tous au Puy du Fou, des châtelains néoféodaux jusqu’à la réouverture de la cathédrale, dans laquelle entre un président américain réélu flanqué d’un « trillionnaire » que le lecteur reconnaîtra sans encombre.

Actes Sud, 2026
288 p. 22 €