DE LA LUTTE DES CLASSES À LA LUTTE DES PLACES
Peut-on créer in vitro un « hall d’immeuble » dans une cité pour permettre aux jeunes de trouver une place, leur place ? Peut-on éviter qu’un hall soit un non-lieu se résumant, selon les termes de l’architecte Henri Gaudin, à une double négation : un espace qui n’est ni privé ni public, ni dedans ni dehors ? S’inspirant de cet exemple concret, Michel Lussault, auteur de l’Homme spatial, montre qu’un espace ne se réduit pas à une matière puisqu’il « exprime l’ensemble des relations des individus et des groupes en fait de distance, de placement, de limitation, de franchissement ». L’espace est un « fait social total » qui participe pleinement aux divers champs culturels des sociétés. Dès lors, il n’y a de « place » possible (au sens où il faut faire sa place) sans « arrangements physiques de réalités humaines et non humaines ». Mais se faire une place dans un monde marqué par la mobilité peut conduire à créer des ghettos, des bulles qui marquent des limites séparatrices, des aires urbaines (Macao, Vegas, Dubaï…) constituées autour de l’entertainment, ou bien encore des zones troubles qui déclenchent la violence. C’est pourquoi l’auteur parle de « lutte des places » et non pas de « lutte des classes ». Dans le sillage d’Hannah Arendt, Lussault montre qu’il n’y a pas d’espace commun, d’être-ensemble sans séparation, de place commune sans une place pour chacun. Bref, il y a toujours de « l’entre » si l’on ne veut pas seulement se trouver entre-soi. Au-delà d’une interrogation très politique sur l’espace commun, le géographe renoue avec une réflexion sur l’éthique de l’habiter (dans le sillage de Foucault mais on pourrait renvoyer à Alberti) qui lui donne l’occasion de rappeler ce que signifie « exister ». « Exister, c’est se placer et se déplacer, bref agir pour trouver ses (bonnes) places. » Si Lussault met fort bien en scène la place de l’espace s’il est un « en-droit » (au bon endroit), ce qui rend possible un « entre-nous », il ne devrait pas hésiter à réinsuffler, lui qui est soucieux de ce qu’il appelle ailleurs la configuration narrative, le facteur temps dans ses analyses spatiales. Portzamparc affirme à juste titre que l’œuvre de l’architecte urbaniste est d’inscrire du temps dans l’espace, du récit dans l’espace.
O. M.
O. M.