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Photo : chuttersnap
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L'espace à toutes vitesses

Les théoriciens de l’accélération du monde parlent d’un appauvrissement de nos vies contemporaines, dans lesquelles l’espace disparaît au profit de l’urgence. Or à l’heure de l’hyper-connectivité mondialisée, l’espace est encore bien là, articulé au temps. Et la diversité des pratiques et des rythmes peut aussi être vue comme une richesse…

Les discours dénonçant la mise en péril de nos sociétés par la tyrannie de la rapidité séduisent, souvent. Paul Virilio, un des auteurs les plus fameux en la matière, professe depuis quatre décennies avec une remarquable constance la disparition de l’espace sous les coups de boutoir de la vitesse et la mort conséquente de l’idée même de culture. Hartmut Rosa, plus récemment, avec son livre Accélération. Une critique sociale du temps1, a rencontré une grande audience et ce d’autant que notre sociologue était en France présenté comme l’héritier en titre de la tradition critique de l’École de Francfort. Selon lui, l’accélération (des déplacements, des communications, des activités économiques et sociales, du rythme de vie des individus) est devenue un des fondements des sociétés mondiales. Non seulement la planète rétrécit et l’espace humain se rapetisse (on retrouve là une affirmation à la Virilio) mais la vitesse soumet les individus à une dictature qui les aliène ; le temps leur manque toujours et la lenteur leur fait horreur. Ils choisissent alors le court terme, le divertissement, délaissent les activités qui s’inscrivent dans la durée, sombrent éventuellement dans une dépression dressée par Rosa (après bien d’autres) en pathologie de l’époque contemporaine. Le projet même de la modernité, l’autonomie éclairée des personnes, paraît menacé par cette dictature de l’urgence. Et Rosa d’en appeler à décélérer, afin de s’arracher à une accélération qui, paradoxalement, nous pétrifie et nous immobilise car elle anéantit toute possibilité d’éprouver réellement nos vies et même d’anticiper l’avenir.

On a vu dans ce livre un sommet de pensée radicale ; on peut le trouver simplement conservateur (avec une nostalgie, comme chez beaucoup d’auteurs de cette sensibilité, d’un âge d’or de la modernité, dont on ne sait pas trop s’il a vraiment existé hormis de façon mythique), très européano-centré et déconnecté des analyses empiriques sur les pratiques spatiales et sociales contemporaines. Celles-ci montrent toujours des situations plus contrastées et ambiguës que ce que de telles thèses exposent, et témoignent plutôt de l’extrême richesse et de la variété des pratiques d’espaces et de temps par les acteurs et de la diversité des rythmes individuels et sociaux qui coexistent en un même lieu. Bref, le contraire d’un écrasement uniforme des spatialités, des temporalités et des rythmicités par la vitesse et l’accélération. Ces propos sur le temps aliéné et l’espace disparu constituent des doxas pessimistes, qui s’appuient sur des faits certes avérés pour extrapoler un métadiscours efficace mais relativement déconnecté de l’examen précis de ce que les êtres humains font et de la manière dont ils le font ; et, surtout, erroné au plan des conséquences spatiales qu’on tire de l’importance des phénomènes d’accélération.

Il ne s’agit pas de contester la « mobilisation générale » des sociétés (tout et tous bougent tout le temps) et l’accroissement pluriséculaire des vitesses de déplacement. Il ne s’agit pas plus de nier la puissance nouvelle, via ce que je nomme la « numérisation » des sociétés – c’est-à-dire la généralisation des usages du « digital » et la systématisation du principe de connexion –, de l’instantanéité et de l’ubiquité communicationnelles. Il ne s’agit pas, enfin, de celer que le Monde contemporain est marqué par une idéologie très particulière du temps, qui pousse tout un chacun à placer ses rythmes de vie sous les auspices de l’exigence du « juste à temps » et du découpage serré des plages horaires, de manière à caser au mieux toutes les activités que l’on se fixe – ce qui transforme la gestion de l’agenda de bien des individus et des familles urbanisés en épreuve logistique permanente, puisqu’il faut pouvoir tenir dans la durée et déployer dans l’espace la succession des activités planifiées au cordeau.

Sans remettre en question de telles tendances, pas plus qu’on ne doit négliger l’influence pernicieuse de l’idéologie de l’urgence (diffusée en particulier par les médias) qui imprègne de plus en plus d’actes humains, il importe de comprendre que les effets spatiaux de ces phénomènes sont contre-intuitifs. Bien loin d’être annihilés, l’espace et la spatialité n’ont jamais eu autant d’importance ; à un point tel qu’on peut même se demander si l’on ne vit pas un moment spatial des sociétés, où la question de la spatialisation des activités et des réalités sociales devient essentielle pour parvenir à définir le « vivre ensemble » dans un groupe humain – ce que je préfère appeler la « co-habitation » des individus. Et si les cultures spatiales et temporelles connaissaient de nos jours un enrichissement inouï et non pas un appauvrissement mortel ?

L’hyperspatialité s’impose

Mais d’abord, remettons quelques évolutions en perspective. En matière de mobilités, la quête de la vitesse fut constante jusqu’à une date récente. L’appétit de vitesse n’a pas disparu, mais des contraintes de plus en plus lourdes le brident. Les coûts économiques généraux de la mobilité ont tendance à croître, de même que les coûts temporels et sociaux, du simple fait que les mouvements des personnes et des choses augmentent et se complexifient avec l’évolution de l’organisation des espaces habités – urbains notamment, marqués de plus en plus par l’étalement – et l’évolution des aspirations mobilitaires des individus. Sans compter la montée en puissance, au moins dans les pays développés et quelques nouvelles puissances, d’une sensibilité à la question de la soutenabilité des choix mobilitaires, qui change la manière de considérer les choses. De facto, on semble aujourd’hui sorti de la période de course à la vitesse du déplacement – qui a culminé dans les années 1960-1970. Désormais, les gains de rapidité des trajets dépendent plus de l’amélioration des chaînes logistiques et de la fiabilisation des parcours que d’un accroissement spectaculaire de la vitesse.

Les impératifs de réduction des gaz à effet de serre ou/et des coûts énergétiques provoquent même des ralentissements. Ainsi, en matière de transport maritime, certains armateurs choisissent de diminuer les vitesses d’exploitation des navires, alors que des automobilistes en nombre croissant lèvent un peu le pied pour économiser du carburant. Dans les zones urbaines denses, en Europe tout du moins, les politiques de développement des transports en commun passent par des stratégies de diminution des vitesses moyennes de la circulation automobile, voire de restriction des droits à circuler. Dans un autre registre, on constate, à différentes échelles, la résurgence de nouvelles contraintes « géopolitiques » aux déplacements : le renouveau des frontières entre États (et des idéologies afférentes), la construction de barrières et de murs à l’intérieur même des espaces de vie, bref tous les signes qu’on connaît bien de la remontée en puissance des logiques de séparation et de contrôle dénotent que l’ère de la circulation sans cesse plus rapide et sans entrave est sans doute un peu derrière nous.

Si la mobilité physique des biens et des personnes continue de croître régulièrement (on n’observe aucun signe flagrant de « démobilisation »), sans emballement, en revanche, nous vivons une phase d’expansion géométrique de la télécommunication, qui infuse désormais tous les compartiments de la vie sociale. Le développement de la sphère « digitale » subvertit nos us et coutumes : il s’agit d’une mutation anthropologique et non pas une simple évolution technologique ! La numérisation couplée à la mobilisation concourt à instaurer l’hyperspatialité des sociétés urbaines mondialisées. Par hyperspatialité, je désigne le rôle inédit et crucial de la connectivité, de la systématisation de la possibilité de connexion : comme on passe d’un site internet à un autre, puis un autre encore, ad libitum, via des hyperliens, on peut lier tout espace à un autre, puis à un autre encore, par le truchement d’instruments d’hyperliaison mobilitaire et surtout communicationnelle – un Smartphone, un ordinateur personnel, un Gps, un terminal quelconque…Voici un nouveau principe organisateur de la spatialisation des sociétés.

Par le développement effréné de la télécommunication interindividuelle, grâce à des technologies web dont les performances croissent sans cesse, on vise ce à quoi aspirent prescripteurs, industriels du secteur et la majorité des usagers : que chacun se connecte à chacun en tout instant, en tout lieu. En tout cas, il existe bel et bien un véritable autre/outre-espace communicationnel qui naît du jeu combiné des instruments classiques – télévision, radio, presse – bouleversés par la numérisation et des outils du web, disponibles sur des supports qui en assurent une portabilité inenvisageable il y a vingt ans à peine2. On le sait, en la matière, l’application embarquée a détrôné en quelques années le modèle client fixe-serveur à distance qui s’était imposé lors de la mise en place de ce qu’on appelait alors encore les « nouvelles » technologies d’information et de communication.

L’hyperspatialité en passe de généralisation entraîne des effets systémiques qui peuvent se matérialiser bien loin de la source d’un phénomène donné. Les réseaux sociaux contribuent à la mise en œuvre d’une proximité d’un nouveau genre : celle constituée par l’ensemble des amis ou suiveurs connectés et/ou connectables qui forme un réseau se déployant sur le mode viral. Cette puissance topologique, qui fonctionne sur le principe d’une croissance exponentielle des audiences à partir des actions de redirection (le share de Facebook, le retwitt de Twitter, le reblog de Tumblr…), est vertigineuse. La néogéographie numérique des interconnaissances ainsi instaurée participe peut-être des liens faibles, labiles, réversibles, mais il y circule pourtant beaucoup de choses : informations, affects, jeux, sermons, jugements moraux, rumeurs, hoax, insultes, courtoisie, blagues grivoises, paroles crues, désirs, aspirations, serments d’amour, grandes déclarations, résolutions, déprimes, effusions collectives, indignations, peurs, images de toutes sortes, musiques… La vie même en vérité !

L’embrayage sur la vie spatiale matérielle de l’autre/outre-spatialité devient de plus en plus puissant. Les réseaux sociaux jouent un véritable rôle dans les processus de mobilisation politique, comme le montrent les mouvements d’indignés ou de type Occupy, les actions de contestation des régimes autoritaires au Maghreb, au Machrek et ailleurs, comme à Hong Kong, ou encore les cas où des controverses locales prennent une dimension plus globale, via les réseaux sociaux. On a pu observer récemment à quel point Twitter avait joué un rôle décisif dans l’écho social et politique de l’épisode de Ferguson, aux États-Unis. Dans cette petite suburb du Missouri, la mort d’un adolescent noir tué par la police, le 9 août 2014, et les réactions virulentes de la communauté afro-américaine devinrent un cas symptomatique de la persistance de la question raciale aux États-Unis et connurent une médiatisation nationale et même mondiale, à partir de l’alerte diffusée et relayée en « temps réel » via Twitter. Là comme ailleurs, il a existé un lien, une tension, entre l’autre/outre-espace communicationnel de mobilisation et les places, rues, esplanades, bref, les espaces urbains physiques et les moments où des contestations se concrétisèrent.

En un sens, nous abordons une époque post-mobilitaire, non que le mouvement et le déplacement aient perdu de leur importance, mais nous entrons dans la phase d’après le grand tournant de la mobilisation matérielle des sociétés, avéré entre 1850 et 2000. Les fondements des nouvelles cultures temporelles et spatiales se trouvent maintenant du côté du numérique, comme ils furent auparavant du côté des transports. Et ce d’autant plus que, alors que se déplacer n’est pas toujours simple, devient même parfois difficile, communiquer n’a jamais été aussi aisé et relativement peu coûteux (comme le signale l’équipement téléphonique généralisé des individus dans les pays pauvres). Dans un Monde où les séparations reprennent du poil de la bête, la connexion communicationnelle devient plus simple et élémentaire que celle permise par les circulations.

On peut même envisager pour les individus une connectivité numérique qui s’accompagne d’une « infra-mobilité » matérielle, ce que tentent d’ores et déjà un certain nombre d’activistes de la néo-localité, mais aussi, plus prosaïquement, toutes les personnes prises au piège de lieux ou de territoires fermés ou très contrôlés (on songe par exemple aux pays ou contrées en guerre, bande de Gaza, Syrie et bien d’autres, ou plus simplement aux États non démocratiques) qui, sans pouvoir exercer leurs capacités de se mouvoir, maintiennent un réseau relationnel via la « toile ».

Des spatialités et des temporalités riches et différenciées

Toutes ces évolutions entraînent une modification des temporalités et des rythmes individuels et sociaux. Cela ne saurait être mis en cause. En revanche, l’idée que l’espace « réel » disparaîtrait sous les coups de boutoir de l’accélération et de l’instantanéité communicationnelle doit l’être. Ce qui me frappe, c’est la conception rudimentaire de l’espace (et du temps) humain(s) que possèdent les tenants de la thèse de sa disparition : ils le confondent en fait, tout bonnement, avec l’étendue. Si l’on accepte une telle réduction de l’espace humain à une surface physique euclidienne parcourable, il est bien vrai que plus les choses et les gens vont vite, moins cette étendue et ses scansions importent et plus l’espace prend l’aspect d’une peau de chagrin. Pis encore, en cas de télécommunication, l’espace-étendue paraît bien s’évaporer.

En revanche, si l’on considère l’espace non comme une dérivée matérielle de la temporalité (l’étendue est alors convertie en une quantité de temps de déplacement nécessaire pour la parcourir en fonction d’une vitesse), mais comme la modalité du déploiement à la fois concret et immatériel des habitats humains, à toutes les échelles, exprimant le jeu permanent des individus et des sociétés avec les questions de distances et d’emplacements, alors les choses changent. La vitesse s’avère uniquement un des paramètres de ce déploiement. Dès lors, on est amené à se poser le problème de la façon dont se réorganisent les espaces humains et les spatialités dans un contexte sociétal marqué tout à la fois par la mobilisation, la numérisation, l’« hyperspatialité » et par les temporalités et les rythmicités afférentes. Il s’agit d’une tout autre manière de procéder, qui se fonde sur l’observation de cas qui permettent de saisir les arrangements actuels des espaces-temps sociaux et les caractères des spatialités qui s’y déploient tout en les installant. Espace-temps, pour rappeler que l’espace ne peut être appréhendé indépendamment des régimes de temporalité qui contribuent tant à son organisation qu’aux actions qui s’y déroulent – et réciproquement.

Lancer une telle investigation permet de saisir que plus la mobilité et la télécommunication généralisée deviennent des enjeux, plus l’importance de l’espace-temps s’affirme pour chaque individu et chaque groupe, mais un espace-temps riche et varié et non pas appauvri et homogène. Ainsi, je rappellerai que la progression continue, ces dernières décennies, des vitesses moyennes de déplacement quotidien, grâce en particulier aux aménagements routiers favorisant l’automobilité, mais aussi à ceux des grandes étoiles ferroviaires au sein et entre les principales organisations urbaines, en Europe, a provoqué non seulement une croissance spectaculaire des surfaces urbanisées, mais aussi une complexification de leurs arrangements géographiques. En effet, lorsque la vitesse du trajet augmente, l’habitant ne limite pas, le plus souvent, la durée du temps qu’il consacre au déplacement, mais accroît les distances qu’il peut parcourir chaque jour. Le moindre gain en matière de rapidité des transports se paye toujours au prix d’une extension et d’une plus grande complexité de l’espace parcourable et donc maîtrisable par chaque individu ou chaque marchandise. L’effet du développement du Tgv en France l’a bien montré, qui a accru les aires d’influences des principales organisations urbaines et provoqué des agencements inédits d’espaces de vie, du fait de la possibilité de rallier Paris à partir de pôles urbains des régions, par exemple, en suffisamment peu de temps pour y travailler au quotidien. On a pu constater la même chose avec la mise en place des liaisons aériennes à bas coût entre les principales métropoles en Europe, comme aux États-Unis, qui sont utilisées par un certain nombre d’individus et d’entreprises pour gérer en mode de routine journalière des déplacements domicile-travail de grande portée.

Laurent Davezies et Magalie Talandier, toujours pour le cas français (mais de telles conclusions pourraient être tirées de l’analyse d’autres situations nationales), ont examiné la mise en place de ce qu’ils appellent des « systèmes productivo-résidentiels », c’est-à-dire des nébuleuses de territoires constituées par l’urbanisation3. Ils ont montré le rôle joué par les mobilités pendulaires, au quotidien, mais aussi les mobilités résidentielles et touristiques dans l’installation de ces nouvelles configurations spatiales qui organisent la géographie de la France, et en constituent les attracteurs urbains – mais un urbain qui n’est plus fondé sur une organisation centre/périphérie : un urbain étalé en écume.

Les moyens mobilitaires ont besoin de lieux spécifiques : des commutateurs spatiaux, autoroutes, gares, aéroports. Ceux-ci deviennent, avec tout ce qui leur est associé (des hôtels, des commerces, des services), des jalons fondamentaux de l’existence d’un grand nombre de personnes, où la standardisation des formes n’empêche pas la familiarité, la joie de s’y retrouver en terrain connu, ne supprime pas l’appropriation, le plaisir d’y « habiter » pleinement, même fugacement, n’évacue pas l’interaction et l’intersubjectivité, n’oblitère pas l’épaisseur du vécu temporel – ne serait-ce qu’en raison de la puissance d’organisation d’un agenda par l’impératif d’effectuer un déplacement aérien ou ferroviaire4.

Soulignons aussi que ce n’est pas tant la simple vitesse que la capacité de maîtrise des différentes métriques spatiales et temporelles de la mobilité qui joue un rôle décisif d’organisation des pratiques des individus et des groupes sociaux. À cet égard, l’éloge du sédentarisme et la vogue du Slow (rappelons que Slow Food fut lancé par Carlo Petrini dès 1986) constituent des postures de distinction très « tendance » en Europe, sans que la plupart de leurs adeptes ne renoncent en général aux avantages de la rapidité, de la connexion et de la communication. N’en déplaise à Hartmut Rosa, qui veut les opposer radicalement, la décélération et l’immobilité ont toujours-déjà été en tension dynamique avec la vitesse et constitutives des pratiques spatiales et temporelles du Monde contemporain. Le tourisme, grand champ social de cristallisation des idéologies spatiales et des pratiques afférentes, connaît d’ailleurs, depuis longtemps, une inflation des offres fondées sur la lenteur – tout en augmentant sa clientèle par la promotion de la rapidité d’accès : celle de la marche censée assurer une relation authentique de découverte à celui qui s’y livre. On note de même un renouveau de l’intérêt porté à la marche urbaine comme mode mobilitaire lent mais efficace (d’autant qu’il s’équipe d’instruments de navigation et même d’utilisation des interfaces de réalité augmentée dans ses versions technophiles, mais il existe des conceptions qui promeuvent le pas à l’ancienne5). L’examen des pratiques résidentielles permet quant à lui de saisir à quel point les individus savent, plus souvent qu’on ne le pense, se ménager des pauses, constituer des îlots de lenteur voire d’immobilité, décrocher du mouvement et de l’interaction. Bref, les habitants utilisent et hybrident en permanence et en experts l’intégralité du gradient de la vitesse – on est bien loin d’une pure et simple aliénation.

L’instantanéité communicationnelle, quant à elle, n’oblitère ni l’espace, ni la spatialité, ni le temps et la temporalité, bien au contraire, elle installe des spatialités et des temporalités banales, mais d’une extraordinaire variété. La télécommunication confère à l’espace et au temps de l’émission et à celui de la réception – la pièce, le bureau, et surtout, désormais, chaque endroit où le terminal portable (téléphone, tablette, montre, ordinateur…) est activé, c’est-à-dire tout endroit couvert par un réseau – un rôle éminent de polarisation plus ou moins durable du vécu. Ainsi, la télécommunication tout à la fois synchronise des temps d’action et d’attention et « synchorise6 » : elle agence simultanément un ensemble d’espaces en nombre indéfini – autant que de télécommunicants en un moment donné !

Pensons aussi à l’incroyable essor des applications mobiles, disponibles sur des Smartphones, des tablettes, des ordinateurs, des Gps… qui permettent et exigent même, de plus en plus, pour pouvoir réellement fonctionner la géolocalisation (savoir où l’on se trouve ou/et se trouvent d’autres personnes ou des services, des commerces, des points d’intérêts…), l’indication d’itinéraires, et de plus en plus le traçage et la cartographie des parcours effectués. Toutes ces applications sont désormais courantes, alors qu’il y a peu encore les informations spatiales aisément accessibles qu’on peut compiler, partager et même auxquelles on peut contribuer, puisque l’open source se renforce sans cesse, étaient des données rares et stratégiques, l’apanage des pouvoirs institués et des puissants, souvent sous contrôle, voire secrètes.

De l’augmentation des mobilités et des télécommunications résulte une complexification de la spatialisation des individus et des groupes et de leur emploi des temps. Pour tout un chacun, plus on peut se déplacer vite et beaucoup, plus on communique, plus l’espace de l’habitat devient relatif et en mouvement, plus le jeu quotidien avec les distances et avec l’accessibilité et la gestion des temporalités (quotidiennes, de portées intermédiaires, biographiques) s’avèrent exigeants. Toutes les pratiques fondées sur l’instantanéité et la connexion, couplées de plus en plus à la mobilité, modifient les conceptions qu’on possède de l’espace, du temps, des proximités et des éloignements que les individus recherchent entre eux et les autres réalités humaines et non humaines.

Il convient donc de penser la question des temporalités et des rythmes à l’ère de la mondialisation urbaine, à partir d’un examen serré des modalités selon lesquelles les individus, en société, réalisent leurs spatialités au quotidien. Celles-ci lient de manière indissociable, pour chacun d’entre nous, les ancrages de notre vie (là où nous trouvons nos lieux), les actes mobilitaires et les pratiques communicationnelles numériques. Elles organisent les espaces et les temps de la co-existence des humains. Un espace-temps conjugue ainsi pour une expérience spatiale d’habitation donnée : l’ici et le maintenant d’une action (son endroit et son présent) ; les liens à d’autres espaces que cette expérience engendre, ce qu’on peut donc nommer la « synchorie » ; la synchronie des relations temporelles avec d’autres acteurs ; la diachronie des temporalités qui rendent une telle spatialité possible.

Je définirai alors le rythme (individuel ou social) comme la scansion et la cadence des spatialités. Ces rythmes se complexifient sans cesse à la faveur du déploiement des nouvelles cultures de la mobilité et de la télécommunication qui redéfinissent nos relations aux autres et aux réalités de société. Une dernière remarque s’impose. C’est à partir de l’individu, de l’acteur spatial en mouvement et connecté, que se conçoivent et se déploient les pratiques mobilitaires et télécommunicationnelles, donc que s’agencent les géographies et les histoires des proximités personnelles. En ce sens, l’individu de notre époque est bien le centre absolu de son hyperspatialité : il s’avère littéralement une personne égo-centrée, et il possède de plus en plus les technologies, les instruments et les idéologies pour l’assumer.

Alors que dans le domaine des transports, les centres attractifs et émetteurs sont matérialisés dans des configurations d’espaces (les commutateurs), avec la télécommunication numérique, les centres s’incarnent, au sens strict – ils prennent chair dans le corps du sujet spatial. Du coup, le Monde ne serait-il pas caractérisé par la prolifération de micro-centralités mouvantes, en nombre aussi élevé qu’il y a d’individus organisateurs de leur spatialité ? Ainsi, tout un chacun (et chacune car, en la matière, les questions de genre ne sont pas anodines) s’affirmerait comme l’expert d’une chaîne particulière de mouvements et de connexions : la sienne et, éventuellement, celle de ses proches (conjoints, enfants, parents, animaux domestiques…), lui assurant de bien desservir ses haltes, de correctement accéder, juste à temps, aux différents espaces de ses pratiques, d’étalonner ses rapports de distance aux autres et aux choses, de caler ses emplacements, d’arranger convenablement ses espaces de vie. Bref, de trouver, en bon égo-logisticien, le rythme spatial idoine de sa co-habitation et d’en donner un récit possible.

  • *.

    Géographe, professeur à l’École normale supérieure de Lyon et président du Conseil supérieur des programmes.

  • 1.

    Hartmut Rosa, Accélération. Une critique sociale du temps, Paris, La Découverte, 2010 (paru en Allemagne en 2005).

  • 2.

    Voir Boris Beaude, Internet. Changer l’espace, changer la société, Limoges, Fyp Éditions, 2012.

  • 3.

    Laurent Davezies et Magali Talandier, l’Émergence de systè̀mes productivo-ré́sidentiels, Paris, La Documentation française/Datar, 2014.

  • 4.

    Jean-Baptiste Frétigny a montré la richesse et la subtilité des usages et des vécus spatiaux et temporels dans les grands aéroports. Voir « Les mobilités à l’épreuve des aéroports : des espaces publics aux territorialités en réseau. Les cas de Paris Roissy-Charles-de-Gaulle, Amsterdam Schiphol, Francfort-sur-le-Main et Dubai International », thèse de doctorat de géographie, université de Paris-1 Panthéon-Sorbonne, 2013.

  • 5.

    Voir Rachel Thomas (sous la dir. de), Marcher en ville. Faire corps, prendre corps, donner corps aux ambiances urbaines, Paris, Éditions des archives contemporaines, 2010.

  • 6.

    Boris Beaude a proposé ce concept, formé du grec chôra qui désigne l’espace existentiel par opposition au topos, l’espace positionnel, et du grec syn qui signifie commun. Ce néologisme dénote donc le « pendant spatial de la synchronisation », à savoir le processus qui consiste à lier des espaces pour agir.

Michel Lussault

Professeur à l'ENS de Lyon et directeur de l'École urbaine de Lyon, il est l'auteur de Hyper-lieux. Les nouvelles géographies de la mondialisation (Seuil, 2017).

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