Hubert Aquin aux mille détours
L’écrivain, cinéaste et homme des médias Hubert Aquin (1929-1977) est une figure majeure de la vie culturelle québécoise, encore méconnue en France aujourd’hui, malgré l’édition critique dont ses œuvres ont bénéficié. Nino Gabrielli assure la publication de trois nouveaux volumes qui restituent pour la première fois les contributions d’Hubert Aquin à la presse, à la radio et au cinéma, dont des interviews introuvables avec des écrivains français. Cet entretien a été réalisé à Montréal sous la forme de plusieurs rencontres entre Emmanuel Delille et Nino Gabrielli, en présence d’Andrée Yanacopoulo, compagne d’Hubert Aquin et figure intellectuelle du Québec.
Nino Gabrielli, vous poursuivez des recherches sur les archives audiovisuelles québécoises au carrefour de l’histoire, de la littérature et du politique. Qu’est-ce qui vous a amené vers l’œuvre d’Hubert Aquin et l’édition critique de ses œuvres médiatiques ?
Comme la plupart des lecteurs, c’est à travers ses romans, qui sont le lieu par excellence de ses expérimentations et de ses innovations formelles, que je suis entré dans l’œuvre d’Hubert Aquin il y a près de vingt-cinq ans. En m’intéressant de plus près à sa vie et à son œuvre, j’ai découvert au fil des ans toute la richesse et l’éclectisme de ses activités créatrices et professionnelles. Hubert Aquin, pour moi, c’est Ulysse aux mille tours et détours : écrivain de génie, certes, mais aussi journaliste et intervieweur de talent, réalisateur pionnier de la radio au Canada français, cinéaste à l’Office national du film du Canada (ONF), « télé-dramaturge », militant de la première heure pour l’indépendance politique du Québec, promoteur de courses automobiles (Grand Prix de Montréal en Formule 1), professeur, éditeur, etc.
Ce qui m’a frappé, au début de mes recherches, c’est que l’œuvre médiatique d’Hubert Aquin, particulièrement foisonnante selon la documentation que je consultais, était largement demeurée inédite. Mis à part quelques articles pour la presse écrite, seules des œuvres de fiction avaient en effet été publiées, ce qui laissait intouché tout le continent des œuvres documentaires et journalistiques. Les archives audiovisuelles d’Hubert Aquin, souvent conservées dans les voûtes de sociétés d’État, étaient très difficiles d’accès pour le grand public : il fallait pallier cette absence dans la publication de l’œuvre complète du créateur.
De quoi cette œuvre médiatique est-elle composée et comment vient-elle éclairer le reste de ses écrits ?
Pour Hubert Aquin et les médias, j’ai circonscrit l’œuvre médiatique à toute production pour la presse écrite, la radio, la télévision ou le cinéma, peu importe le support (audiovisuel ou écrit), mais je me suis limité aux œuvres hors fiction. Le corpus comprend notamment des scénarios, des entrevues, des émissions, des rapports de recherche et des interventions médiatiques d’Hubert Aquin produits pour Radio-Canada et pour l’Office national du film du Canada, ou encore parus dans la presse écrite entre 1949 et 1962.
À l’origine de mon projet se trouve l’idée que le médiatique, c’est en quelque sorte l’infrastructure qui rend possible toute l’œuvre écrite d’Hubert Aquin. Non seulement les œuvres médiatiques sont chez lui premières dans le temps, mais elles le sont incontestablement en nombre et en volume. Plus je fouillais, plus je constatais que l’œuvre écrite et l’œuvre médiatique s’irriguaient l’une l’autre : par exemple, c’est essentiellement à travers le documentaire, pratiqué autant à la radio qu’au cinéma, qu’Hubert Aquin développe sa poétique de l’intertextualité, déployée plus tard dans son œuvre romanesque.
L’exposition – voulue ou non – que lui ont apportée les médias a par ailleurs contribué très certainement à son entrée dans le monde littéraire. Hubert Aquin était en effet depuis plus de dix ans une figure respectée de la radio, de la télévision et du cinéma dans des institutions fédérales canadiennes quand il se fit arrêter en 1964, après qu’il fut entré dans la clandestinité pour combattre au nom de l’indépendance du Québec. C’est à la suite de cette arrestation hypermédiatisée et de son internement à l’institut psychiatrique Albert-Prévost de Montréal qu’il écrira Prochain épisode. Ces circonstances exceptionnelles, jointes au caractère inédit de ce roman d’avant-garde dans la littérature québécoise, ont sans contredit participé à propulser le « mythe du grand écrivain » au Québec.
Qu’en est-il de son rapport avec la France et ses écrivains ?
Tout juste sorti de l’université de Montréal, en 1951, Hubert Aquin s’envole vers la France où il séjournera de manière intermittente jusqu’en 1954. Il fréquente alors l’Institut d’études politiques de Paris, puis la Sorbonne, et fait ses premières armes à la Radiodiffusion française, où il est chroniqueur et critique pour l’émission Vos étudiants chez nous, qui était également diffusée au Québec. Le jeune étudiant court à ce moment-là les théâtres et les cinémas pour ses chroniques radiophoniques parisiennes. La tribune médiatique qu’il a en France lui permet de développer une parole publique. L’intensité dramatique du film Un tramway nommé Désir (Elia Kazan, 1951) lui fait par exemple affirmer au micro : « Ce film semble fait pour remuer des gens particulièrement assoupis dans leur ennui ; il va chercher le spectateur au fond de son siège et le fait vibrer de force, l’oblige à réagir, l’écrase, le malmène et le ravit. Je conseillerais aux jeunes dramaturges de prendre cette méthode pour avoir du succès : étrangler le spectateur est encore le meilleur moyen pour qu’il se souvienne de sa soirée. »
Vers 1953, ses activités médiatiques se superposent tandis qu’il devient correspondant, toujours depuis la France, pour le journal québécois L’Autorité. Âgé d’à peine 24 ans, Hubert Aquin effectue alors pour l’hebdomadaire des interviews avec les écrivains français parmi les plus réputés de son époque. Baignant dans la grande vie littéraire française, il discute avec ses interlocuteurs de leurs influences, de leurs méthodes de travail, du monde de l’édition, etc. Il se forme ainsi en même temps qu’il participe à la diffusion médiatique, auprès du public québécois, des grands prix littéraires français qu’il rencontre : Pierre Moinot, Dominique Rolin, Pierre Gascar, Louis Guilloux, Julien Gracq, Jacques Perry, Jean Cayrol, Robert Margerit – et, plus tard, au Québec, Yves Bonnefoy et Michel Butor, etc., dont les entrevues jamais rééditées se retrouvent toutes réunies pour la première fois dans Hubert Aquin et les médias.
Votre ouvrage laisse également entendre une certaine proximité d’Hubert Aquin avec la revue Esprit…
Tout à fait, et à l’instar de tant de philosophes et d’écrivains canadiens-français de sa génération, il est un enfant du personnalisme en vogue dans le Québec des années 1940 et 1950. Hubert Aquin, qui a fait à Montréal une thèse de philosophie sur Emmanuel Mounier – malheureusement introuvable aujourd’hui –, se constituera auprès de la revue Esprit un réseau qui s’avérera très important dans ses activités médiatiques. Il interroge par exemple en 1954, pour le journal L’Autorité, le directeur littéraire de la revue, Camille Bourniquel, avec qui il renouera contact en 1961-1962 pour des projets reliés à la revue Liberté et pour ses productions cinématographiques à l’ONF. Il recevra également, en septembre 1961, à la télévision de Radio-Canada, Jean-Marie Domenach, avec qui il s’entretient de politique française.
Si les relations avec des contributeurs d’Esprit sont nombreuses, celle qu’il aura développée avec Roland Barthes a été la plus intense. Ensemble, ils produisent le film Le Sport et les hommes (production 1959 ; diffusion 1961), un genre de « mythologie » cinématographique pour laquelle le sémiologue écrit le commentaire. À l’invitation d’Hubert Aquin, Roland Barthes viendra pour ce film au Québec ; il y donnera des conférences à la télévision et dans le cadre universitaire, et participera même indirectement, comme conseiller artistique, à un film pionnier du cinéma direct québécois : La Lutte (1961).
N’oublions pas non plus la collaboration notable d’Hubert Aquin avec Claude Tresmontant, avec qui il réalise à l’ONF le film Les Grandes Religions (production 1959 ; diffusion 1961). Le « réseau Esprit » sera finalement très important pour le projet cinématographique Civilisation française, développé à l’ONF par Hubert Aquin au courant des années 1961 et 1962. Le second volume d’Hubert Aquin et les médias portera d’ailleurs sur cet ambitieux projet, qui comprend le film À l’heure de la décolonisation (1963) et pour lequel le cinéaste rencontra notamment Paul Ricœur, Albert Memmi, Jean Lacouture, Octave Mannoni, Messali Hadj, Olympe Bhêly-Quenum, Cheikh Hamidou Kane… Or la décolonisation et son histoire n’ont jamais autant passionné les intellectuels : c’est dire à quel point cette édition est d’actualité.
Hubert Aquin est connu comme militant pour l’indépendance du Québec. Peut-on voir, dans les écrits de jeunesse, une politisation progressive de l’écrivain ?
Très certainement, bien que la réponse à cette question appelle quelques nuances. Avant 1960, Hubert Aquin était assez peu politisé et pas encore positionné dans l’espace public pour l’indépendance du Québec. Il le deviendra plus clairement à partir de 1962, alors qu’il publiera dans la revue Liberté son fameux article « La fatigue culturelle du Canada français », influencé par la philosophie sartrienne et certains penseurs de la décolonisation. Il faut aussi tenir compte du fait que, dans son travail pour les médias, Hubert Aquin avait un certain devoir de réserve, d’autant plus que ce travail était en large partie destiné à des organismes fédéraux, comme Radio-Canada ou l’ONF, qui ne permettaient pas sur les ondes ou à l’écran une expression pleine et libre aux séparatistes canadiens-français (sinon avec maints détours et précautions oratoires). Si la politisation d’Hubert Aquin, à cette époque, est pour moi très claire, il n’en reste pas moins qu’elle demeure indirecte et qu’elle s’exprime d’abord par le choix des thèmes de ses productions médiatiques et la sélection de ses invités. Ce n’est que quelques années plus tard, entre 1962 et 1965, alors qu’il est désormais devant la caméra comme écrivain, comme intellectuel ou comme représentant politique du Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), que l’on connaîtra la véritable pensée politique d’Hubert Aquin.
Il faut en dernier lieu noter que la compréhension du terme « nationalisme » diffère sensiblement, au Québec et en Europe, et que cette notion, il est nécessaire de le rappeler, est plurielle. De façon schématique, on pourrait dire que le nationalisme d’Hubert Aquin en est un d’existence et d’émancipation, qui s’oppose à ce que nous pourrions appeler un nationalisme de puissance et de domination. Lui et ses contemporains (Gaston Miron, Gérald Godin, René Lévesque, Pierre Bourgault, par exemple) étaient de féroces critiques du nationalisme exalté et du patriotisme parfois échevelé de la génération qui les précédait. À l’ultranationalisme et aux mouvements de « survivance » qui revendiquaient simplement plus de droits pour les Québécois à l’intérieur de la fédération canadienne, Hubert Aquin opposait la révolution démocratique de l’indépendance, qui allait permettre au Québec de maîtriser tous les leviers de sa vie politique, économique et culturelle. Il faut lire à cet effet le texte « L’existence politique » (1962), qui résume sa pensée politique.
Pourriez-vous finalement nous parler un peu de la place qu’occupe Hubert Aquin dans la mémoire de la société québécoise d’aujourd’hui ? Est-il encore lu et enseigné ?
Pour nous donner une idée de la vitalité de l’œuvre et des études aquiniennes, on recense, dans le catalogue bibliographique collectif WorldCat, trente-cinq thèses et mémoires publiés entre 2012 et 2022 qui mentionnent Hubert Aquin – soit à peu près autant que Réjean Ducharme, un auteur québécois dont Gallimard vient de republier l’œuvre et qui récolte vingt-sept mentions pour la même période. Si l’on considère le temps qui passe, les préoccupations nouvelles qui continuent de s’ajouter du côté des études littéraires et des sciences humaines, et le fait que la production éditoriale a bondi, au Québec et dans la francophonie, depuis les années 1960, on peut se réjouir de cette constance, qui donne une idée de l’universalité de l’œuvre d’Hubert Aquin.
Hubert Aquin et les médias. Anthologie 1949-1977, volume I, 1949-1962
Édition critique établie par Nino Gabrielli
Avec la collaboration d’Andrée Yanacopoulo et François Maltais-Tremblay