Notes sur la guerre (1938-1945) de Pierre Renouvin
Et si vous pouviez vous pencher derrière l’épaule d’un des plus grands historiens français du siècle dernier et lire ses notes quasi quotidiennes prises pendant la Seconde Guerre mondiale ? Telle est la promesse de ce livre original proposé par Robert Frank. Pierre Renouvin est, avec Jean-Baptiste Duroselle, le père de l’école française des relations internationales et l’initiateur du concept, tant repris depuis, des « forces profondes ». De 1938 à 1945, Renouvin écrit au jour le jour, peut-être pour un prochain livre (qui n’existera jamais). Ce manuscrit, resté inédit pendant près de quatre-vingts ans, est un matériau brut singulier. Il donne à voir le travail méthodique de l’historien face aux événements : il rassemble les faits, émet des hypothèses et formule les enjeux à venir.
Sans verser dans un excès de vision téléologique, le lecteur peut, comme le souligne Robert Frank, être surpris de certains de ses errements personnels ou erreurs d’analyse. Ancien combattant et mutilé de la Grande Guerre, Renouvin est homme de sa génération et fait confiance à la figure du Maréchal, vainqueur de Verdun. Nettement anti-communiste, plutôt anglophobe, souvent pessimiste, il oppose le réalisme à l’illusion de l’idéalisme. Mais les passages sur les rencontres de Montoire sont difficiles à lire. Au sujet d’un accord franco-allemand (en d’autres termes, la collaboration), il écrit, le 24 octobre 1940 : « Se placer d’un point de vue réaliste : c’est sage. Certes la dignité y perd. Mais il faut songer à ce qui est possible. » On ne trouve aucun mot sur la révolution nationale ni sur le sort des Juifs. S’il souhaite une victoire finale des Alliés, sa foi en un hypothétique double jeu de Vichy témoigne d’une crédulité pour le moins excessive. Le débarquement en Afrique du Nord en novembre 1942 est un tournant pour Renouvin et marque la fin de son espérance en la politique du Maréchal.
L’ensemble du livre est passionnant et le récit de la libération de Paris, entre le 17 et 26 août 1944, offre des pages saisissantes. Pour l’unique fois, on découvre le témoignage intime du Parisien (menus du foyer, indications des réserves de nourritures, impressions personnelles, rapport sur les combats de son quartier à Saint-Germain) couplé à l’analyse de l’historien. Du 17 au 21 août, il relate les prémisses de l’insurrection et les premières barricades, tout en prenant des nouvelles des proches. Les 24 et 25 août, il rend compte, presque heure par heure, des combats en recoupant les témoignages de collègues ou d’amis et ce qu’il lit, entend ou voit lui-même. En parallèle, il s’interroge : rumeur de trêve entre la Résistance et les Allemands, discussion entre Français, Anglais et Américains sur l’administration des territoires français libérés, hypothèse d’un bombardement allemand sur la capitale et enfin condition de la libération de Paris.
La fin de la guerre lui laisse entrevoir bien des inquiétudes : il critique la Résistance, se préoccupe du futur gouvernement, s’interroge sur la relation entre les Alliés et les soviétiques et met en doute l’état d’esprit général des Français. La dernière note du 7 mai est d’une lucidité singulière. Pour Renouvin, la victoire est surtout celle des Alliés et « il y a la conscience des difficultés internationales futures (en 1918, on avait des illusions) ».
Ces notes d’histoire sont en fin de compte elles-mêmes objet d’histoire. Cette mise en abyme est rendue possible par un appareil critique impressionnant de Robert Frank : introduction générale et par partie, conclusion et surtout plus de sept cents notes infrapaginales indispensables à la lecture. Dans sa conclusion, l’éditeur note à juste titre que la guerre a durablement transformé l’historien et le citoyen. Non destinées à être lues dans cet état, ces Notes de guerre sont un livre inclassable mais très utile pour découvrir « la Seconde Guerre mondiale racontée autrement ».