L’Europe : un État qui s’ignore de Sylvain Kahn

Au détour des crises qui ont jalonné la dernière décennie, Sylvain Kahn propose de lire l’Union européenne comme un « État qui s’ignore », dont l’étaticité s’est affirmée de manière décisive lors du plan de relance de 2020.


Le 21 juillet 2020, les chefs d’État de l’Union européenne, réunis lors d’une des séances les plus longues de l’histoire du Conseil européen, adoptent un plan de relance sans précédent, financé par l’émission de bons du Trésor avec un emprunt européen inédit de 750 milliards d’euros. Pour Sylvain Kahn, ce jour marque la naissance de l’Europe en tant que véritable État. Au-delà de cette date, il s’interroge, dans son nouvel ouvrage, sur l’« étaticité » de l’Europe, entendue comme « la qualité et les caractéristiques de l’État ». L’auteur reconnaît volontiers que l’Europe n’est pas un État au sens strict du terme, mais une association supranationale d’États-nations souverains. Or, très récemment, elle a démontré sa capacité à proposer des réponses communes et inédites face à la Covid, au Brexit et à la guerre en Ukraine. Face à ces crises, l’Europe n’a jamais été au bord de l’éclatement. La sortie du Royaume-Uni a révélé, tout au contraire, le caractère volontaire et ouvert de la construction européenne et mis en valeur la « plasticité de son territoire ».

Sylvain Kahn consacre un long développement à la question du territoire. L’élargissement, consubstantiel au projet européen, dessine des frontières par essence indéterminées. La relation au territoire est dès lors un héritage issu des différentes formes étatiques de ses membres : État-nation, États locaux, cité-État, réseaux de villes et de marchands, etc. Ces modèles s’enchevêtrent et nourrissent la construction d’une Europe sans véritable centre, tout en permettant de rompre avec le couple apparemment indépassable de l’État et du territoire national.

L’Union européenne apparaît comme la création, toujours en cours, d’une nouvelle forme d’État, qui ne repose pas seulement sur les piliers traditionnels : puissance, défense, nation. Sans abolir les territoires nationaux, l’Europe a inventé la mutualisation de la souveraineté étatique, y compris dans des domaines régaliens tels que la monnaie. Ce qui apparaît aux yeux de certains comme une contrainte ou une faiblesse devient pour l’auteur une force. Il a raison d’insister : la supranationalité est la clé de voûte du projet européen et produit « une nouvelle étaticité ». En proposant de dépasser le clivage classique entre la coopération intergouvernementale et la fédération, ce livre affirme la singularité de l’Union européenne.

Contre la nostalgie d’une puissance perdue (illusoire ou non), le défaitisme, la surestimation des désaccords et l’autoflagellation, l’auteur rappelle avec justesse que l’Europe est définitivement une réussite (avec une économie de premier plan et une paix durable) depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Or, en très peu de temps, l’horizon s’est assombri : la guerre en Ukraine provoquée par la Russie aux portes de l’Union, et les soubresauts des relations avec les États-Unis rappellent la vulnérabilité du Vieux continent. Mais l’Europe peut porter une voix différente dans le concert des nations. Elle continue d’être attractive et de nombreux pays s’impatientent à la porte d’entrée.

Véritable plaidoyer pour la construction européenne, ce livre place au cœur du débat des concepts opératoires pour appréhender cet objet politique « baroque », selon le terme pour le moins original de l’auteur : mutualisation, souveraineté, étaticité et plasticité du territoire. Il est à mettre entre les mains de tous ceux qui veulent prendre de la hauteur pour réfléchir aux enjeux européens. Les défis à venir sont nombreux. Les récentes crises géopolitiques et la question de la défense européenne obligent l’Europe, une fois de plus et de façon urgente, à faire preuve d’agilité et de rupture pour se réinventer.

CNRS Éditions, coll. « Espaces et milieux », 2026
320 p. 17 €