L’imaginaire est une réalité de Michel Pastoureau, avec Laurent Lemire


Après Les Couleurs de nos souvenirs (Seuil, 2010) et Dernière Visite chez le roi Arthur (Seuil, 2023), Michel Pastoureau poursuit l’exploration de son itinéraire d’historien avec un livre d’entretiens réalisés avec Laurent Lemire.

Dès la première page, il affirme que l’imaginaire (croyance, rêve, symbole) fait partie de la réalité d’une époque donnée et mérite d’être étudié. L’ouvrage revient sur plus de cinquante ans de travail autour de ses trois thèmes de prédilection : les couleurs, les emblèmes et symboles, les animaux. Selon Pastoureau, « les problèmes posés par les couleurs sont d’abord des problèmes de société  ». L’appréhension d’une couleur (à distinguer de la nuance) se fait en trois étapes : la vision, la perception et la nomination. La première fonction sociale d’une couleur est de classer, pour distinguer et pour hiérarchiser.

Mêlant érudition, simplicité et une forme de transmission joyeuse, Michel Pastoureau rend accessible un savoir en apparence ordinaire, mais singulier et profond. Pourquoi le rouge est-il la couleur de la révolution, le vert celle de l’islam ? Quelle est l’origine du bleu et du blanc sur le drapeau grec ? Pourquoi le drapeau européen est-il bleu et jaune ? Pourquoi le maillot jaune est jaune ? Comment le bleu est-il passé de la couleur mal aimée à la couleur dominante ? Ces questions parlent à l’ensemble de la société. Concernant l’interdit du cochon dans plusieurs cultures, le médiéviste propose plusieurs pistes d’explication et analyse le statut symbolique de l’animal au-delà de l’interdit alimentaire, notamment le rapport à l’argent. Il ne cesse de le répéter : tout est culturel. En ce sens, toute production de savoir n’est pas une vérité immuable, mais une construction culturelle.

Le premier et le dernier chapitre sont plus personnels et s’avéreront utiles à tout apprenti historien. Pour Michel Pastoureau, « la recherche en histoire se situe toujours au point de rencontre d’une problématique et d’une documentation ». Il livre une méthodologie d’histoire culturelle, évoque la question de l’objectivité, le danger de l’anachronisme, la qualité d’un document et celle d’un corpus. Il souligne l’importance de l’intuition dans la recherche, tout en restant prudent face au témoignage oral de première main. La recherche se conjugue pour lui avec la curiosité, le jeu, le hasard, les fausses pistes ou les impasses. Il exprime également quelques inquiétudes sur le positionnement des sciences humaines face aux sciences dures, sur l’avenir de la recherche, et reconnaît une certaine mélancolie des années passées.

Classique dans sa formation (diplômé de l’École nationale des chartes), iconoclaste dans ses thèmes de recherche, Michel Pastoureau loue les vertus d’une approche transdisciplinaire. Il a ouvert des champs multiples de réflexion dès sa thèse (sur le bestiaire héraldique au Moyen Âge), mais aussi avec L’Étoffe du diable. Une histoire des rayures et des tissus rayés (Seuil, 1991), son premier succès public.

Le format de l’entretien facilite grandement la lecture de ce livre qui est une bonne introduction à son travail. Par la suite, si ce n’est déjà fait, il sera temps d’aller piocher dans l’importante bibliographie d’un auteur qui a voulu, depuis près de quarante ans, vulgariser largement ses travaux : on recommanderait par exemple Le Roi tué par un cochon (Seuil, 2015).

Seuil, 2025
208 p. 19,50 €