Cahiers de l’été 1944 de Jean-Baptiste Duroselle


La coïncidence éditoriale est frappante. En 2024, Perrin publie Notes sur la guerre, 1938-1945, manuscrit inédit de Pierre Renouvin1. Quelques mois plus tard, Gallimard propose Cahiers de l’été 1944 de Jean-Baptiste Duroselle, opuscule là aussi original, édité par Laurence Badel. Deux nouveaux textes sur la Seconde Guerre mondiale des deux pères fondateurs de l’histoire des relations internationales en France, c’est inespéré ! Si le texte de Renouvin est un formidable journal quotidien de l’histoire se faisant, ces « cahiers », écrits en quelques jours en août 1944, sont d’une tout autre nature et beaucoup plus personnels. Dès la première phrase, le ton est donné : « J’ai besoin d’exprimer ma rage, un besoin violent et inexorable » et le lecteur est immédiatement plongé dans le récit d’un jeune homme de 27 ans confronté aux années de Vichy et de l’Occupation.

Au soir de la défaite, Duroselle, comme beaucoup de Français, place sa confiance dans le vainqueur de Verdun. Il est séduit par les accords de Montoire et notamment les perspectives de retour des prisonniers. Mais, très vite, il dénonce le sentiment de honte que Vichy semble vouloir instaurer pour faire accepter une collaboration qu’il rejette très clairement. Le style est vif, ponctué de sacrebleu et cornebleu peut-être un peu désuets mais qui n’enlèvent rien au fond : « Mille tonnerres, on veut donc nous faire croire que nous sommes gouvernés par des superandouilles. »

Si Duroselle critique le « prétendu » réalisme de Vichy, il admet que l’attentisme pouvait, dans un premier temps, sembler une position raisonnable. Mais il a attendu, en vain, Pétain appeler à la rébellion, avouant même avoir cru à un double de jeu du Maréchal. Pendant plusieurs pages, il s’adresse directement à lui avec ressentiment. Lorsqu’il écrit « La France est plus patriote que le vieillard », c’est ici le cœur du propos sous forme d’exutoire : la colère d’une trahison presque personnelle de Pétain vis-à-vis de l’auteur et de tous les Français. S’il reproche à Pétain de l’avoir trompé, il s’en veut sûrement à lui-même d’avoir été trompé.

Le récit personnel se double de l’analyse de l’historien sur les quatre années d’Occupation et l’évolution psychologique des Français : Mers el-Kébir, l’indignation du Service du travail obligatoire (STO) et l’émergence des maquis, le questionnement de la légitimation de la violence de la Résistance, la vision nuancée du danger (réel) du communisme, les positions de Laval, Darlan, Henriot et des « pétinistes » (sic). Il situe sa bascule à l’égard de Pétain à la fin de 1941, estimant qu’après le débarquement des Alliés en Afrique du Nord en novembre 1942, le doute n’est plus permis. Il dresse un formidable réquisitoire contre le régime et ses mensonges, mais il faut noter néanmoins l’absence de tout évocation de sa politique antijuive.

Dans le second cahier, la honte et la colère cèdent la place à l’espérance. Duroselle apprend la libération de Paris et le vocabulaire prend une autre forme : joie, orgueil et fierté. Avec une précoce lucidité, il appelle à l’union et à l’effort collectif pour défendre la démocratie et reconstruire le pays. L’homme de la situation est sans conteste le général de Gaulle. Sans se donner le beau rôle, il assume un gaullisme tardif : « Il faut que De Gaulle nous excuse si nous n’avons pas senti aussi tôt que lui, cette chose extraordinaire possibilité – lointaine – d’une défaite boche.  » Dans les toutes dernières pages, il imagine un hypothétique discours de Pétain au soir du 6 juin 1944, reconnaissant ses erreurs et appelant à suivre De Gaulle. Là encore, le rendez-vous est raté. C’était le dernier possible.

De l’humiliation à la fierté retrouvée : ce texte surprenant met en valeur une introspection individuelle et collective, presque un chemin de rédemption. Le futur grand historien y livre certaines clés pour appréhender son parcours, mais aussi la complexité des relations entre les Français et le régime de Vichy.

 

  • 1. Voir mon compte rendu dans Esprit, mai 2025.
Édition de Laurence Badel, Gallimard, Témoins, 2025
208 p. 17 €