Le temps de la fin de Günther Anders
Günther Anders (1902-1992), étudiant d’Husserl et de Heidegger, premier mari d’Hannah Arendt (1929-1937), est l’auteur d’une œuvre majeure, marquée par L’Obsolescence de l’homme (1956, traduit en français en 2002). Philosophe engagé, il s’est distingué par son engagement antinucléaire et pacifiste, notamment comme membre du tribunal Russell-Sartre. Son actualité éditoriale reste vive, comme en témoignent la publication récente de La Menace nucléaire (Héros-Limite, 2024) et la réédition, cette année, de Le temps de la fin (1960), déjà paru aux Éditions de l’Herne en 20071.
Dans ce court texte, Günther Anders interroge le devenir de l’Humanité après les explosions atomiques des 6 et 9 août 1945, qualifiée d’année zéro. Selon lui, Hiroshima et Nagasaki sont les événements majeurs du vingtième siècle et ont radicalement, et de manière irréversible, transformé notre rapport au monde. Avant, seul l’homme était mortel. C’est désormais l’humanité tout entière qui l’est et la différence est de taille : « nous sommes la première génération des derniers hommes ».
Cette condition atomique, sans précédent historique ni cadre conceptuel, exige un effort de pensée inédit. L’arme nucléaire, en abolissant toute distinction entre vainqueurs et vaincus, réduit les hommes et les femmes à une seule catégorie : celle des victimes potentielles. Posséder l’arme atomique, souligne Anders, équivaut déjà à l’utiliser et la menace qu’elle incarne clôt l’horizon de l’humanité.
Face à une telle ampleur, l’individu se trouve paradoxalement déchargé de sa peur et de sa capacité d’action (À quoi bon agir ?), dépassé par l’échelle d’un tel phénomène. Anders dénonce la déshumanisation de la responsabilité par l’illusion d’une technique neutre : la catastrophe pourrait advenir d’un simple appui sur un bouton, sans qu’il soit besoin d’être « méchant » pour le presser. Pire, la destruction du monde surviendrait sans intervention humaine, par la seule réponse automatique d’un missile à un autre. On retrouve ici des points de convergence sur la critique de la technique avec Jacques Ellul et Ivan Illich. Anders regrette l’abandon d’un rêve politique au profit d’un rêve technique, où « l’idéal n’est plus le meilleur État, mais la meilleure machine ».
Cette destruction programmée conduit Anders à comparer les apocalypses chrétienne et nucléaire. Certes les deux partagent une dimension eschatologique, leurs différences sont néanmoins importantes. L’apocalypse chrétienne est métaphorique ; la menace nucléaire, elle, est bien réelle. Concernant cette dernière, l’homme n’est pas seulement fautif, il en est l’auteur. Là où certains attendent l’apocalypse biblique, Anders exhorte à tout faire pour éviter l’apocalypse nucléaire. Surtout, l’apocalypse chrétienne promet le royaume de Dieu, tandis qu’aujourd’hui « nous n’attendons tout simplement rien ». Le futur, autrefois synonyme de progrès, est désormais suspendu à la menace d’une fin imminente.
On pourrait penser qu’Anders n’est que l’annonciateur de mauvais augure, d’une catastrophe inéluctable. Il n’en est rien car, il le martèle, rien n’est certain, uniquement que nous vivons dans le temps de la fin, chaque jour pouvant être le dernier. C’est à l’homme d’agir. Le temps de la fin peut ne pas être la fin de temps.
Nous ne vivons plus dans une époque, mais dans un « délai », terme clé de ce livre. Le Temps de la fin prend ici tout son sens : l’enjeu est de prolonger ce délai, aussi longtemps que possible. Par sa radicalité, par son degré d’urgence, mais aussi par son injonction à l’action, les réflexions de Günther Anders sur la menace nucléaire conservent toute leur force et leur actualité.
- 1. Voir également de Günther Anders : Dix thèses sur Tchernobyl, Paris, PUF, 2022 et Hiroshima est partout, Paris, Seuil, 2008.