L'Entretemps de Patrick Boucheron

Conversations sur l'histoire


Auteur d’une rencontre imaginaire considérée par lui comme possible entre Léonard de Vinci et Machiavel, entre le peintre et le penseur du politique, l’historien Patrick Boucheron récidive chez le même éditeur en s’interrogeant sur un tableau, les Trois Philosophes de Giorgione (« Un jeune garçon, un homme mûr, un vieillard : trois âges, c’est entendu. Mais, pour le reste, qui sont-ils et que font-ils ? »), qui exprime entre 1504 et 1506 l’inquiétude inséparable de l’énigme de la connaissance à Venise. Évoquant ce tableau et citant d’emblée Melancholia, le film récent de Lars von Trier, l’historien rappelle qu’il parle au présent et du présent dans le but de découvrir et de redécouvrir des « lieux de la politique ». Fin connaisseur des villes du Moyen Âge et de l’Italie, passionné de ces municipalités naissantes en voie d’émancipation des pouvoirs religieux et princiers, il traque en effet des moments politiques inattendus, ceux où la place publique prend forme sans pour autant être la proie des enthousiasmes révolutionnaires. C’est dire qu’il cherche à ouvrir le vide du politique et non pas à ausculter les pleins du pouvoir. Un bel exemple, emprunté au chroniqueur ­Thomas de Split, évoque ce jour de 1222 où saint François d’Assise est venu parler sur la Plaza Maggiore de Bologne, là même où la basilique San Petronio n’avait pas encore été construite : « La voix du prédicateur enveloppe la Cité tout entière, la convoque et l’apaise, sur une place qui n’est rien d’autre que cela : le lieu où s’épanche une parole ­nouvelle. On peut qualifier ce lieu d’espace public, si l’on se souvient du fait qu’au Moyen Âge comme aujourd’hui d’ailleurs, un espace public ne se caractérise en aucun cas par ses propriétés architecturales : ce n’est ni nécessairement un lieu ouvert ni toujours un décor ordonné, mais un espacement bien davantage qu’un dégagement. La symétrie, l’agencement, la beauté même ne font rien à l’affaire. Un lieu pourra être dit public si les usages sociaux qu’il incite ou autorise le sont. » Derrière ces réflexions originales car inattendues sur l’espace public, l’auteur, qui s’inscrit dans le courant de l’histoire globale, ne cache pas son intérêt pour une autre appréhension de l’histoire et pour les entrelacements sans lesquels celle-ci n’existe pas. Ces conversations n’ont pas par hasard pris le titre d’« entretemps » : de même que les « entre-deux » organisent les espaces, ce sont les « entretemps » qui font l’histoire. Encore faut-il parvenir à les capter, à les entendre et ne pas se contenter d’une écriture de l’histoire tirée par des États et des pouvoirs qui aiment raconter leur « propre » histoire.

Verdier, 2012
144 p. 13 €