La Pensée française à l'épreuve de l'Europe, de Justine Lacroix
Auteur d’un ouvrage sur Michael Walzer, professeur de sciences politiques à l’université libre de Bruxelles, Justine Lacroix s’interroge sur la difficulté des intellectuels français à penser l’Europe, tant ils oscillent entre une apologie abstraite de l’État et sa critique. En s’arc-boutant sur les thèses, issues de l’antitotalitarisme, de Claude Lefort (un auteur dont l’œuvre majeure est insuffisamment présente et reconnue selon nous) relative à l’indétermination démocratique, au droit et au « lieu vide » du pouvoir, elle avance que la pensée française s’est orientée dans une double direction : celle d’une Europe désincarnée qui ne connaît que la nation (Marcel Gauchet et Pierre Manent sont ici les références) et celle d’une Europe rêvée où l’État est dépassé au nom d’une Europe postnationale (Habermas, J.-M. Ferry) ou d’un internationalisme (Étienne Balibar) avant d’observer « l’Europe manquée » sur le plan des institutions et de la Constitution. Enfin, elle plaide, à distance du logiciel politique français pour une identité nationale « décentrée » et « réflexive » : « À savoir : une identité capable d’opérer une distanciation de soi à soi, de réfléchir sur elle-même en considérant qu’il n’est plus d’objet sacré, pas même la patrie, qui puisse s’exempter d’une forme d’évaluation critique. » L’ouvrage ne prend peut-être pas suffisamment en compte les positions de Paul Ricœur ni de ceux qui ont essayé de nouer les fils d’un récit européen moins « indéterminé » que « multifondé », non plus que les réflexions des diverses écoles postcoloniales qui se qualifient de post-européennes (sans pour autant renoncer à l’universalisme des valeurs). Mais l’auteur a le mérite de la clarté et surtout de ne pas s’attarder sur les polémiques manichéistes à la française. Penser l’Europe, c’est en effet encore utile !
O. M.