Qu'est-ce qu'un homme de vérité ?, de Jean-Luc Giribone


Dans l’esprit de Balthasar Gracian qui écrivait au xvie siècle des traités sur des types humains (l’homme politique, l’homme de cour, le héros…), et dans le sillage – autant littéraire que philosophique – des moralistes, Jean-Luc Giribone se penche sur le cas d’un célèbre personnage de théâtre, l’Alceste de Molière, un misanthrope. Celui-ci est obsédé par la vérité qu’il ne cesse d’exprimer à tout moment «  en toute sincérité  » à ses proches et même à Célimène qu’il aime. Il ne cesse de dire ce qu’est la vérité, ce qu’il croit être la vérité, sa vérité, ce qui lui vaut un procès qu’il va perdre et l’obligera à quitter la cour pour vivre dans le désert. Ce désert n’est pas un lieu de perdition mais une «  croisée de chemins  » car Alceste, le diseur de vérité, ne peut survivre s’il n’y a pas quelqu’un à qui il peut s’adresser. Et J.-L. Giribone l’imagine «  continuant à fulminer dans sa solitude, incapable de changer, à l’écoute de Radio-Versailles qui lui donne, non sans grésiller car la modulation de fréquence passe mal dans le désert, des nouvelles de la Cour  ». Le personnage de Molière permet à J.-L. Giribone de saisir le ressort existentiel de celui qui n’est justement pas un homme de vérité. Et pour cause : «  Il fait de la vérité un absolu et ne se rend plus compte que, dans cet absolu, l’expression est relative  » ; il dit le vrai de telle manière qu’il ne s’adresse plus à personne et oublie ses inter­locuteurs (et d’abord Célimène) ; il ne sent pas la dimension plurielle de l’échange de paroles qui exige ­d’admettre que personne n’a tout à fait tort ni tout à fait raison, et que la «  coexistence des contraires  » est le ressort de nos existences. Si Alceste est un mauvais exemple, un contre-exemple, où trouver alors notre homme de vérité ? Comme J.-L. Giribone est éditeur de métier, il ne faut pas s’étonner qu’il puise ses réponses dans les auteurs qu’il a publiés. D’où des réflexions sur le «  moi  » du diseur de la vérité qui évoquent la psychanalyse ou le zen, d’où les références à Austin et à Bateson dans le domaine du langage. «  Le moi est donc, dès le départ, construit devant et pour les autres – et je suis à jamais, passionnément lié à cette instance où je m’aliène. Tous les Alcestes, passés, présents et à venir, témoignent de cette passion. Leurs paroles et leurs actes sont limités pas le narcissisme où leur authenticité s’englue.  » Paradoxe de cet ego devenu personnage de théâtre chez Molière qui ne s’adresse à personne tout en ayant besoin des autres pour «  réagir  » comme dans un cercle vicieux. À ce stade où J.-L. Giribone a laissé voir sur scène celui qui n’est pas un homme de vérité, il se tourne à nouveau vers la scène de théâtre afin d’explorer le métier de comédien, en s’appuyant sur des metteurs en scène, Jerzy Grotowski et Peter Brook. Dans de belles pages, la réflexion sur le théâtre et l’art du comédien révèle l’homme de vérité : celui-ci, au-delà des sempiternels débats entre Diderot le paradoxal et l’Actor’s Studio de Lee Strasberg, doit être un autre sans jamais cesser d’être soi («  La capacité de l’acteur ne consiste ni à ressentir psychologiquement ce qu’il est en train de jouer ni à ne pas le ressentir – elle est de le performer avec son être, son corps, sa parole.  »). Le comédien est doublement confronté à l’autre qui est un personnage à jouer, à re-présenter, mais aussi à un public avec lequel il n’est pas dans un «  face-à-face  ». Cette présence du public pour l’homme de vérité qu’est le comédien lui évite de se perdre dans une relation d’aliénation à l’autre (les gens de cour ou Célimène) et d’inscrire la vérité dans un mouvement artistique, dans une mise en scène. Cela conduit J.-L. Giribone à critiquer vertement la doxa contemporaine, celle des médias qui ne médiatisent plus et de la nébuleuse de la communication aveuglante de toutes les Radio et Télé-Versailles, une gangue qui entrave le mouvement de la vérité et le surgissement d’hommes de vérité. Entre épistémè et doxa, le doxazein, entendu comme le «  vraisemblable  » et le «  tenir-pour-vrai  », est valorisé par la pensée, d’Aristote à Ricœur ; reste à le mettre en scène existentiellement dans des types d’homme. C’est ce que réussit dans ce court traité J.-L. Giribone qui reprend, lui qui connaît l’art de l’édition, la magnifique phrase de ­Balthasar Gracian : «  La vérité est dangereuse, mais l’honnête homme ne peut pas ne pas la dire : c’est là qu’il faut de l’art.  »

Indigène, 2017
64 p. 5 €