Une nuit au cap de la Chèvre de François Cheng
Une nuit au cap de la Chèvre réussit la rare prouesse d’être à la fois simple, profond et d’une rare audace de pensée.
François Cheng a voué sa vie au tissage de liens subtils et profonds entre la plus haute culture chinoise qui fut sienne dans l’enfance et le meilleur de la culture occidentale, dont le christianisme, culture dans laquelle il fut abruptement plongé alors que son pays d’origine était ravagé par la guerre civile puis la prise de pouvoir maoïste. Ce lent et long travail dialogique trouve avec cet ouvrage une forme de sommet. Très singulièrement, ce dernier n’est pas atteint par un assaut d’érudition ni une charge conceptuelle ardue, mais par le simple et très pur récit d’une nuit vécue dans la solitude, en ce lieu de l’extrême occident qu’est le cap de la Chèvre – ou, plus précisément, sur la résonance intime de ce moment.
Bien que souhaitée, la solitude fut d’abord angoissante, confrontée qu’elle était à la puissance de l’océan comme à l’immensité du cosmos. Mais cet effroi, tout pascalien, des « espaces infinis » s’est trouvé progressivement métamorphosé en une intuition, une prescience de l’unité conjoignant matière et vie, souffle vital et esprit, mort et devenir. Une intuition donc de cette unité et même une certitude. L’indubitable perception que, si l’univers est infini, il n’est pas pour autant illimité, et qu’ainsi la pensée humaine n’est pas confrontée en pure perte à la vaine matière du cosmos, cet autre nom de l’absurde. Car pensée et matière, vie et cosmos participent, chacun selon son ordre, au devenir d’une création lancée par ce que Cheng ne nomme pas autrement que « la Puissance originelle ».
Ces quelques pages – qui trouvent des relais dans quelques témoins essentiels (Orphée, l’Évangile, le Tao, Rilke) et n’occultent pas, par ailleurs, la question du Mal – pourraient préfigurer et permettre le renouveau, tant nécessaire, d’un christianisme coupé de liens avec le cosmos et de spiritualités influencées, tant bien mal que mal, par l’Orient, mais souvent dépourvues d’assise éthique. À ce titre, il y a dans ces quelques pages une vraie dimension prophétique.
D’un homme presque centenaire, plongé dans le deuil d’une épouse bien aimée, on pouvait s’attendre à une parole chargée d’émotion et hantée par les souvenirs. L’émotion est bien présente dans ce petit livre dense et délié, mais elle s’accompagne à la fois d’un pur chant poétique et d’une leçon spirituelle, fille d’une vie entière vouée à la méditation. Un même souffle envisage ici la mort, le cosmos, la vie humaine et le divin. De grands mots, certes, qui eussent pu faire craindre pathos et grandiloquence. Il n’en est rien. Une nuit au cap de la Chèvre réussit la rare prouesse d’être à la fois simple, profond et d’une rare audace de pensée.