Pascal Vinardel, Terra Incognita

Le musée d’Hyères, au cœur de la vieille ville, accueille jusqu’au 19 mai 2024 un magnifique ensemble de toiles et de lavis de Pascal Vinardel, qui démentent toute complaisance envers une beauté oublieuse du réel.


Le musée d’Hyères, sis dans l’ancienne Banque de France au cœur de la vieille ville, accueille jusqu’au 19 mai 2024 un magnifique ensemble de toiles et de lavis de Pascal Vinardel, rassemblés sous le titre : Terra incognita.

Bien que les œuvres de ce peintre aient trouvé place dans des collections majeures, que son travail ait été salué par des penseurs aussi rigoureux que Jean Clair, Marc Fumaroli ou Jaime Semprun, Vinardel demeure un peintre secret, dont les expositions sont assez rares et qui ne défraye pas la chronique. De fait, il n’appartient en rien à la cohorte de ces « plasticiens » dont les discours ambitieux sont inversement proportionnels au vide des œuvres ou qui trouvent original de répéter ad nauseam des transgressions devenues académiques depuis des lustres.

Une polyphonie temporelle

Pascal Vinardel s’attache simplement à peindre, à l’huile principalement. Or cette humble et constante tâche exige, ne serait-ce qu’en raison du médium choisi, lenteur, attention, méditation. Aussi bien, je crois que tout autant que le caractère hors époque de ses motifs fondamentaux, c’est d’abord cette temporalité qui surprendra le visiteur, le baignera, rythmera son regard désenclavé, pour peu qu’il l’accepte, de la frénésie du temps stupidement dit « réel » de nos écrans.

On entre ainsi, toile après toile, dans un monde donnant à vivre une polyphonie temporelle extrêmement subtile. Ce peut être ce temps presque arrêté, éprouvé dans l’un de ces grands cafés aux vastes miroirs, à l’heure de la sieste, au plus fort de la chaleur. C’est, souvent, hésitant entre suspens et passage, celui des crépuscules du soir ou du matin, quand les lampes s’allument ou vont bientôt s’éteindre. Celui du départ : les ports, un bateau dont fume déjà (ou encore ?) la cheminée, sont un motif fréquent. Ou celui du retour : ainsi Ulysse, à peine figuré de dos, descendant une rue encore déserte de ce que l’on peut croire sa ville. Ce peut être enfin le temps, oscillant entre absence et présence, déployé par ces intérieurs qu’affectionne tant Vinardel, intérieurs que l’on pourrait dire surannés, alors qu’ils sont les témoins vivants et vibrants d’une permanence, de cette traversée des âges qu’incarne toute vraie demeure (Le Tchékhov de La Cerisaie, la puissance, la tendresse et l’élégance de sa nostalgie, sont de proches cousins de cette œuvre).

La leçon de Cézanne

L’autre surprise réside dans la richesse, somptueuse mais toujours gouvernée maîtrisée, de la couleur. Même pour le visiteur déjà averti du grand métier du peintre, c’est là toujours émerveillement. Il y a dans cette œuvre un écho de Balthus (celui des paysages), mais aussi, en amont, du Titien et des grands Vénitiens. (Soit dit en passant, qui aujourd’hui aurait l’audace de s’inscrire dans une telle filiation, sans pour autant se draper dans un conservatisme aigri et frileux ?) Oui, la leçon de Cézanne a été entendue : « Quand la couleur est à sa richesse, la forme est à sa plénitude1. » Les verts multiples des feuillages et de l’herbe, l’or discret d’une carafe de vin oublié sur la table, le vieux rose de l’aurore, le bleu pali d’un ciel immense ou d’une petite flaque sur la chaussée d’une rue déserte, tout, la moindre parcelle du monde, est traité avec le même respect, la même révérence. Cette beauté pourrait sembler celle d’un monde imaginaire, alors que le monde figuré ici devrait être le nôtre si nous nous efforcions d’œuvrer à son advenue ou à sa préservation. Écrivant ceci, je pense à cet aphorisme de René Char : « Poésie, vie future à l’intérieur de l’homme requalifié2. » Je le corrigerai cependant en écrivant : « d’un monde requalifié », car l’obsolescence de l’homme qu’analyse Gunther Anders n’existerait pas sans la destruction du monde que d’autres époques, si facilement raillées, avaient su, elles, ménager3.

Sans oublier le réel

Je voudrais enfin inviter le visiteur futur à s’attarder, tout particulièrement, devant trois toiles que j’estime majeures : Noli me tangere, L’insomniaque, La fin du jour. Ces trois tableaux me semblent récuser le reproche que l’on pourrait faire à cette œuvre : celui de se complaire dans le culte d’une beauté étrangère, non seulement à notre temps, mais surtout à l’humaine condition, à notre finitude donc. De fait, on rapproche parfois Vinardel du Baudelaire de L’invitation au voyage et de son leitmotiv : « Là tout n’est qu’ordre et beauté/ Luxe, calme et volupté. » On ne niera pas le charme de ce poème. Pour autant, comme l’écrit Jérôme Thélot dans son Baudelaire. Violence et poésie, c’est là un poème « facile », et qui n’atteint pas à la gravité, par exemple, du Cygne, de La servante au grand cœur et de tant d’autres poèmes des Fleurs du mal où la poésie affronte, avec âpreté et sans enjolivement, finitude et exil4. Or les trois tableaux que je viens de nommer démentent eux aussi toute complaisance envers une beauté oublieuse du réel.

Le titre du premier provient du tableau du Titien, Noli me tangere, dont la copie d’un bref fragment figure en bordure de la toile de Vinardel. Une jeune femme tenant une partition en ses mains chante devant un grand miroir qui la reflète en partie. Elle se tient dans une vaste pièce ouvrant sur une terrasse et des lointains où coule une rivière. Des livres, un métronome, des feuilles mortes sont au sol, éparpillés. L’intangible du corps de gloire, évoqué mais non représenté, l’impossibilité de saisir l’absolu, sont signifiés et, dans un même mouvement, désignés comme ce dont l’art n’a de cesse de s’approcher au plus près. Le chant, la peinture, la littérature, autant d’approches de l’absolu, sont bien là, mais aussi le jeu du temps qui tourne les pages, dépouille les grands arbres, ordonne le flux de l’eau et les changements du ciel. Il n’est pas jusqu’à un chat en maraude pour introduire, dans ce grand sérieux, l’humour du temps hasardeux. Quant à l’infini du ciel outrepassant toute apparence, il est tout à la fois débordant et encadré dans le fragment du Titien, un rapide reflet dans le miroir ou cet autre reflet, plus vaste, dans la vitre de la porte-fenêtre.

L’insomniaque, quant à lui, est un des tableaux parmi les plus dramatiques de Vinardel. Un grand salon vide, au centre un billard avec, posée à l’un de ses angles, une lampe dont le cercle de lumière éclaire un espace vacant, comme déserté par des joueurs qui auraient tout abandonné : fauteuils, cannes et boules, ainsi que des livres gisant au sol. Des rideaux à gauche volent au vent d’une nuit opaque qui s’engouffre dans la pièce. Malgré tous les signes de vieille culture, c’est là un monde vide ; le jeu qui est rivalité heureuse, la lecture, les chaises où s’assoir et deviser, les portraits de famille accrochés au mur sont mangés par la nuit, « le désert croît » aurait dit Nietzsche, et seul, en bordure de la nuit, le point d’or d’une petite icône témoigne pour la vie.

Dans La fin du jour, on trouvera, nouvellement déclinés, les éléments du monde chers à Vinardel : la musique avec ce piano droit au centre du tableau, la lumière du soir qui descend, les grandes portes-fenêtres donnant sur un lointain mais d’herbage et de frondaisons cette fois-ci, encore de grands miroirs, des jeunes filles qui s’y mirent, et puis des livres par terre, une table où traînent ouvrages, carafe et verres, des animaux (un chien, un chat plus loin) qui patientent et puis, au centre ou dans le lointain, des êtres, des femmes surtout, qui jouent du piano, lisent ou s’éloignent dans le vaste pré. Un grand récit donc que l’on peut s’imaginer, une forme de théâtre avec son atmosphère, un cadre, des personnages dont on se dit que Virginia Woolf aurait pu les décrire, les mettre en voix, ou dont le Tarkovski du Miroir aurait pu s’inspirer. Et ce sentiment, au premier chef, d’une délicieuse fin d’après-midi d’été, dans quelque bonne demeure de famille où résorber, entre cousins et amies, tout le désordre du monde. Certes, mais sauf que là encore, trop de feuilles gisent à l’abandon sur les beaux carreaux du sol, que beaucoup parmi ces êtres se tournent le dos, que l’un au moins s’éloigne tandis que d’autres semblent pris dans leurs préoccupations : leur reflet dans le miroir, une portée à déchiffrer sur la partition, une lettre à relire sans fin… Et donc, au cœur de ce que l’on crut une harmonie rare, voici comme une inquiétude, un manque, celui d’un vrai échange, d’une parole partagée, commune, qui seuls feraient de cet espace autre chose qu’un décor rêvé, envoutant certes mais laissant chacun à une solitude d’autant plus poignante que tout ou presque du monde ici donné à voir aurait dû en interdire la menace.

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J’ai voulu mettre en exergue ces trois tableaux pour bien montrer que cette œuvre n’offre pas une consolation onirique aux temps de détresse que nous pouvons vivre, que sa beauté n’est pas une panacée masquant les maux de notre époque, mais une rude exigence qui n’exclut en rien ce que Rimbaud nomma le combat spirituel. C’est bien pourquoi elle relève de l’ordre d’un salut, au double sens de ce terme. Puissent les visiteurs être nombreux à y trouver réconfort et ferveur.

  • 1. Cité dans Joachim Gasquet, Cézanne [1921], Versannes, Encre marine, 2002, p. 132.
  • 2. René Char, « À la santé du serpent » [1947], dans Fureur et mystère, Paris, Gallimard, 1948.
  • 3. Günther Anders, L’obsolescence de l’homme. Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, trad. par Christophe David, Paris, Encyclopédie des nuisances/Ivréa, 2002.
  • 4. Jérôme Thélot, Baudelaire. Violence et poésie, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des idées », 1993.