Sapiens. Nul n’échappe à l’origine de Jean-Pierre Sonnet
Est-ce dû à sa science exégétique, à son art tout ignatien du discernement ? Ou bien à ce que l’on pourrait nommer un flair poétique, avec tout ce que comporte d’animal cette expression ? Toujours est-il que Jean-Pierre Sonnet a l’art, le grand art, de s’emparer, dans ses poèmes en prose, de sujets majeurs et de les traiter avec une acuité d’autant plus étonnante qu’elle s’accomplit dans une brièveté constante, laquelle, cependant, ne verse jamais dans l’aphorisme ou la maxime trop vite moralisateurs.
Après un recueil consacré à Jérusalem, La Ville où tout homme est né (Le Taillis Pré, 2021), dans Sapiens, l’auteur s’attaque ou plutôt s’attache à un sujet plus vaste encore, puisqu’il ne s’agit de rien de moins que de notre espèce et, plus précisément, comme l’indique le sous-titre Nul n’échappe à l’origine, de la continuité sans faille qui nous relie et nous unit aux plus lointains de nos ancêtres. Ancêtres mythiques ou « réels » : Abel, Lyncée, un Kouros, Lucy, Néandertal, mais aussi Mtoto, cet enfant de 3 ans dont la tombe intentionnellement construite date de – 78 000 ans.
Il est bien rare que la poésie s’aventure dans un tel espace, et je ne vois guère que René Char qui, dans une suite de poèmes consacrés à Lascaux, l’ait abordé. Toutefois, il ne s’agit pas ici de poèmes inspirés par un lieu majeur mais, d’un poème à l’autre, du continuum de l’hominisation saisi sans aucun souci diachronique. Ainsi une page évoquera-t-elle Lucy (délicieusement titrée Lucy in the sky with diamonds), une autre, la première, célèbrera-t-elle la verticalité originelle des hominidés, une autre enfin se penchera-t-elle sur un objet, une flûte à cinq trous en os de vautour du paléolithique.
Avec des poèmes ne dépassant guère cinq lignes, on eût pu craindre la sécheresse, avec de tels motifs un lyrisme ampoulé et abscons. Or ce petit livre évite totalement ces écueils. Il offre au gré des pages des métaphores fulgurantes, ainsi ce « graffiti céleste » qui désigne les étoiles, une saisie tout aussi fulgurante de l’essence d’un Kouros archaïque : « Tout son corps est visage », ou bien un savoir malicieux qui nous donne le nom de Lucy en amharique : « Tu es merveilleuse. » Et puis, s’il n’ignore pas une forme discrète de jubilation, il sait aussi « qu’un fauve en nous-mêmes est tapi » ou que la rivalité Néandertal/Sapiens, « ce piège à cons », pourrait se nommer « Caïn versus Abel ».
Il y a ainsi une grande sagesse dans ce petit livre, et une profonde saveur.