Le Grand Remplacement ou la politique du mythe. Généalogie d’une représentation polémique de Pierre-André Taguieff

Pierre-André Taguieff récuse à la fois le « Grand Remplacement » et la « créolisation » : « Pour sortir du labyrinthe ou du marécage, peut-être faut-il renvoyer dos à dos les partisans de l’identitarisme dogmatique et ceux du mélangisme frénétique. »


Éric Zemmour, durant la campagne présidentielle, n’a pas cessé d’évoquer le « Grand Remplacement », expression qu’il emprunte à Renaud Camus, qui l’aurait utilisée au milieu des années 1990. On connaît la thèse, que rappelle Pierre-André Taguieff : « Pour les théoriciens du “Grand Remplacement”, qui visent à conjurer la double menace d’un “changement de peuple” et d’un effacement de l’identité nationale ou civilisationnelle, la condition du salut est dans l’arrêt total de l’immigration et l’expulsion immédiate des catégories de personnes d’origine étrangère jugées indésirables. »

Selon l’auteur, le « Grand Remplacement » favorise les positions de celles et ceux qui, comme Jean-Luc Mélenchon, pensent que la créolisation des sociétés devient la règle à l’échelle internationale. Pierre-André Taguieff dénonce ces deux attitudes en expliquant que les humains ont besoin de racines et d’affranchissement. Comme toujours avec lui, la géo-histoire des idées est privilégiée et mobilise d’innombrables sources. Nous apprenons ainsi que cette « peur de disparaître », en tant que peuple blanc, n’est pas nouvelle ; elle existe aussi bien aux États-Unis qu’en Allemagne, par exemple. Dans le cas français, il relit Gobineau, Barrès, Maurras, Lapouge aussi bien que des auteurs des années 1930 et 1940, comme Georges Mauco, Raymond Millet, Lucien Pemjean, Jacques Saint-Germain ou encore René Martial : tous redoutent le métissage et la bâtardisation de la race ! Céline n’est pas en reste, qui annonce la fin de la race blanche déjà gangrénée par les Juifs, les Nègres et les Asiats… Un site « prolétaryen » considère « indispensable de lire les pamphlets racistes et antisémites de l’auteur du Voyage au bout de la nuit ». Avant Camus et Zemmour, la thèse du « Grand Remplacement » se trouve chez le romancier Jean Raspail tout comme dans les discours de Jean-Marie Le Pen, qui s’inspire de François Duprat, et dans les écrits de la Nouvelle Droite, en particulier de Guillaume Faye. Pierre-André Taguieff récuse à la fois le « Grand Remplacement » et la « créolisation » : « Pour sortir du labyrinthe ou du marécage, peut-être faut-il renvoyer dos à dos les partisans de l’identitarisme dogmatique et ceux du mélangisme frénétique. »

Il nous faut repenser « l’esprit migratoire » qu’analysait Ragnar Numelin avant la Seconde Guerre mondiale, comprendre les motivations des migrants, leurs attentes et aussi leurs apports économiques et culturels, tout comme nous devons mieux cerner les conditions d’une hospitalité respectueuse de chacune et chacun. Les migrations « climatiques » sont d’une autre nature que celles provoquées par les guerres ou la pauvreté ; de même la géographie des pays d’accueil change ; il n’existe pas de « parcours-type » du migrant, pas plus que d’« immigration choisie ». La vie des humains ne se réduit pas à un vaste marché des emplois ; elle exprime la détermination à ne pas sombrer, ne pas perdre pied et ne pas se noyer dans les turbulences du monde.

L’Observatoire, 2022
336 p. 23 €