Antonello de Messine. Une clairière à s’ouvrir de Franck Guyon


C’est là un petit ouvrage, mais d’une rare densité. Il est tout entier consacré à l’intelligence d’un unique tableau, une Annonciation peinte par Antonello de Messine vers 1475, et conservée aujourd’hui au musée de Palerme. De ce peintre, on sait peu de choses, sinon qu’avant de revenir en Sicile, il fréquenta Rome, Milan, Venise et surtout Naples, où il eut à connaître les grands flamands, Van Eyck au premier chef. Beaucoup de ses tableaux ont disparu. Parmi tous les motifs religieux qu’il peignit, il est d’autres Annonciations, mais celle de Palerme est unique.

Unique par son dépouillement. On n’y trouve en effet rien de tout ce qui compose l’iconographie habituelle de ce motif : pas d’ange Gabriel, pas de lys, nul phylactère donnant à lire l’échange entre la Vierge et l’Ange, pas le moindre décor (modeste chambre ou palais) proposant un cadre à la scène. Une immense absence donc que peuple le seul visage d’une jeune femme, visage bordé par un long voile bleu qui recouvre aussi son buste, puis une table devant elle avec un modeste lutrin sur lequel repose un livre ouvert. Rien d’autre, sinon un fond uniformément noir. Les couleurs elles-mêmes sont dépouillées, réduites à des monochromes assemblés : bleu du voile, incarnat du visage et des mains, brun de la table, noir du fond. Et donc on s’approcherait d’une forme d’abstraction, n’eût été la présence, ô combien forte, de la jeune femme. Si bien que cette œuvre réussit la prouesse de conjuguer « une abstraction qui peut représenter l’idée d’un Dieu lointain, inaccessible, et la matérialité même d’un Dieu présent, proche et prochain, sur le point de s’incarner ».

C’est le génie de ce manque que Franck Guyon s’attache à penser avec patience et obstination. Un manque qui n’est pas défaut ou lacune mais « qui s’avère au contraire posséder le pouvoir insigne de renforcer l’épaisseur même de l’événement ». Un manque qui donne à pressentir la présence même de l’invisible, la tresse du charnel, du temporel et du hors-monde et hors-temps : « Comme si cette petite femme avec sa main levée nous donnait à vivre une confrontation avec ce mystérieux nulle part qui permettrait au Dieu (parce qu’il est ce nulle part) de se trouver partout. »

Lisez ce petit/grand livre dont le juste et ample savoir n’oublie cependant pas qu’il ne viendra jamais à bout du mystère du tableau qu’il médite. Son écriture est tendue mais jamais absconse, elle est fascinée par son objet mais jamais oublieuse du lecteur. Si la mariolâtrie vous donne des boutons, vous y découvrirez toute l’importance esthétique et philosophique du motif de l’Annonciation, motif dans lequel se condense l’épiphanie de l’invisible par la peinture. Si, au contraire, la figure de Marie vous est chère, vous la redécouvrirez non pas réduite mais restituée à l’essentiel par ce tableau aussi discret que prodigieux.

L’Atelier contemporain, 2024
104 p. 14 €