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Notes de lecture

Dans le même numéro

Philosophie des pornographes de Colas Duflo

mai 2019

On connaît deux libertinages, le libertinage de corps (ou de mœurs) et le libertinage d’esprit (ou de créance). Il faut y ajouter un troisième : le libertinage de plume (ou de fiction), qui conduit écrivains, artistes, philo­sophes, à représenter la scène du plaisir, à en forger l’image, à disserter passionnément. Lequel se nourrit des deux autres ? Lequel s’expose davantage dans la sorte de fuite en avant que le siècle condamne sous le nom de dérèglement ?

Une présomption de culpabilité pèse sur les trois ordres. Solidaires, complices, ils s’encouragent mutuellement, ils marchent de concert. Bayle y insiste : les chemins de l’hérésie sont les chemins de la débauche. Illuminés, athéistes, schismatiques, indifférents : « Si quelque chose est capable de les démasquer, c’est la relation au plaisir vénérien. » Une mauvaise lecture aura joué son rôle. La littérature clandestine s’en fait gloire. Les romanciers le savent mieux que personne.

Les portes de la bibliothèque, du cabinet, du réduit sont closes. La nuit porte à voir clair. Un air de liberté les fait frissonner. Impatients de sang-froid. Flegmatiques avec fougue. Et puis va ! Ce sont les fruits de l’arbre, les fruits de l’expérience qu’expose le roman. Avec tout de même une sorte d’étonnement, une ivresse qu’il faut entretenir, non seulement qu’on puisse écrire des choses aussi épouvantables sans qu’un ange de feu n’apparaisse pour nous terrasser (bon : contes des chaumières), mais, bien davantage, que le récit, le lexique, la syntaxe s’accordent avec la chose sexuelle et qu’en lui donnant corps, ils gagnent une puissance et une vérité nouvelles. Il y a matière à raisonner. C’est le mot du portier des Chartreux. Raisonnons. Qu’est-ce que la fouterie ? C’est là que commence l’essai de Colas Duflo.

Voilà un livre majeur, qui revient aux Lumières à travers les percées du libertinage, à travers leur rencontre avec la jouissance. Quel défi pour la pensée ! L’événement passe toute mesure. De ce corps inattendu, délié, étonné de lui-même dans le désordre du plaisir, qui peut rendre raison ?

Colas Duflo insiste justement sur ­l’importance des Confessions ­d’Augustin, dont tant de romans libertins offrent la « variante concupiscente ». Tout se joue dans la dédicace à Zima des Bijoux indiscrets: « Encore une fois, Zima, prenez, lisez, et lisez tout. » Tolle, lege! Prends, lis ! Voici l’appel, qui sous le figuier du jardin de Milan, ramène Augustin à la lecture des Actes des apôtres. Voilà le refrain qui invite l’égaré à un retour de foi. Il s’agit de se convertir, en effet. Aux actes du plaisir. Aux vertus de l’égarement, qu’affiche le roman.

Le livre revient à merveille sur le rôle des précurseurs, des passeurs, sur la filiation plus ou moins secrète qu’il s’agit de mettre au jour, des philosophes antiques aux matérialistes modernes, visités par la jouissance.

Métaphysique et liberté. Entre automates et animaux. Newton ou ­Descartes ? Mais l’âme, au juste, où siège-t-elle ? Tant de réflexions sur la nature et ses lois, qu’affligent les préjugés, qu’insulte l’ignorance. Tant de retours sur la morale religieuse, sociale, institutionnelle, qu’interpelle le discours du plaisir, que remettent en jeu les dissertations romanesques. C’est le point : s’interroger sur la circulation des idées hétérodoxes au xviiie siècle, voilà l’objet de la Philosophie des pornographes.

Les matérialistes, explique Furetière, sont des « sortes de philosophes qui soutiennent qu’il n’y a que la matière ou le corps qui existe ». C’est d’une substance éternelle et incréée que tout est formé. Les substances spirituelles sont des chimères. En janvier 1759, l’avocat Barbier commente l’arrêt du Parlement qui condamne De l’esprit d’Helvétius et six autres brochures à être lacérés et brûlés, tandis que ­l’Encyclopédie est confiée pour examen à des censeurs théologiens. Tout cela contient « apparemment quelque chose du matérialisme, car c’est là le grand grief ».

La lecture de Spinoza est déterminante. Du matérialisme sceptique d’Abraham Gaultier (qui voyait dans la nature une substance aveugle) au matérialisme hédoniste de La Mettrie, du matérialisme épicurien de ­Théophile de Viau (qui cherchait dans la lecture des Anciens le chemin de la nature) au militantisme scientifique des ­Encyclopédistes comme Diderot, Helvétius et d’Holbach, la mise en cause de la ­Providence, la négation de l’immortalité de l’âme, l’anti­spiritualisme fondé sur la machine sont, aux yeux de l’Église, les leviers du matérialisme « qui flatte les sens et favorise le libertinage ».

Dès les premières lignes de sa malicieuse Lettre au révérend père Berthier sur le matérialisme (1759), l’abbé Coyer prévient le père jésuite. Ce n’est pas seulement dans les ouvrages philo­sophiques « que le matérialisme dogmatise » : « Il se répand partout. Vous ne pouvez pas, comme moi, aller au théâtre, aux spectacles des Foires, aux concerts, dans les ateliers des artistes, dans les cercles du monde et dans les réduits du peuple; de ce peuple, dont il est si nécessaire de conserver la foi, afin qu’il souffre toujours avec patience tout ce qu’il conviendra de lui faire souffrir. » Le siècle se veut « philosophe », jusque sur le sopha du boudoir, où il trouve, précisément, l’occasion et le moment pour philosopher.

L’Académie (1718) explique que philosophe se dit quelquefois « d’un homme qui par libertinage d’esprit se met au-dessus des devoirs et des obligations ordinaires de la vie civile et chrétienne ». Il ne s’agit plus des esprits forts qui critiquent les dogmes de l’Église dans le secret de leur cabinet. Le siècle des Lumières sociabilise la figure du philosophe. Estafette de civilisation, le mot est partout. « Aujourd’hui, c’est le titre de philosophe qu’on ambitionne, écrit Raynal en 1757 à propos des Lettres semi-­philosophiques de Jean-Baptiste Pascal, bientôt il sera usurpé par tous les fainéants de nos cafés. » Comment ne pas le reconnaître avec Clitandre, le libertin de ­Crébillon : « C’est un fort plaisant siècle que celui-ci, et délicieux à considérer un peu philosophiquement. »

Il s’agit de déniaiser les hommes par un assaut continu. Les préjugés sont abattus. Le christianisme, la nature, la morale sont dévoilés. La raison encourage la jouissance. L’argumentaire philosophique qu’il développe et l’aventure sexuelle dont il rapporte les causes et les effets manifestent la part formidable du roman dans le chantier philosophique.

Colas Duflo le souligne, sans lâcher le lien. Il s’agit bien d’une « reconfiguration diégétique de problèmes éthiques: l’expérience doit être racontée – d’où le roman, qui fait le récit d’aventures arrivées à des personnages – et elle nécessite, parce qu’elle trouble les lignes et les normes reçues, d’être interprétée – d’où le roman réflexif ». La question du récit est déterminante, d’autant que « scènes lascives et arguments métaphysiques », actions et réflexions, s’admirent mutuellement. Combien de filles du monde, combien de courtisanes philosophent dans la bibliothèque libertine ? À l’épreuve de l’hypocrisie sociale, encyclopédistes de terrain, les prostituées écrivent leurs mémoires et, mieux qu’un docteur de Sorbonne, pratiquent l’esprit d’examen : examen raisonné du plaisir, de la religion, de la nature, de la société, du gouvernement, des passions, des idées et des hommes. Le monde passe au crible.

« L’on trouvera sans doute dans le cours de mes Mémoires, écrit Rosette (Rosette ou la Fille du monde philosophe, 1767), quelques réflexions sur la divinité et la religion qui paraîtront un peu trop libres; c’est moins par libertinage, que par envie de tout connaître par moi-même, sans me rapporter aux sentiments d’autrui; il est libre à un chacun de penser à son gré. Il en est qui ont plus de courage à secouer les préjugés, et d’autres qui ont la faiblesse d’y vivre continuellement, n’ayant pas la force de pousser le pied en avant. » Cette grande voix multiple des filles, la belle ­Allemande, ­Fanfiche, Margot, mademoiselle Brion, Julie, Rosette, renverse les bienséances et met le monde à nu. ­Historienne du sexe, la courtisane pense à son gré. Elle renverse les préjugés, dont s’arment ridicules et cruautés. Elle fait tomber les masques et défie la société des hommes. Ce qu’est la vie au juste ? Un roman d’apprentissage.

Au besoin, dans l’immense rumeur qui chauffe les Lumières, les bijoux sauvent la narration. Le sexe prend la parole, affranchi des illusions de la religion et de l’honneur, car un bijou, écrit Diderot, « n’a point de ces chimères: ce n’est pas là le lieu des préjugés ». D’objet de désir, le voici sujet grammatical, et témoin majeur. « L’expérience suppose la narration de l’expérience, écrit Colas Duflo, elle engendre des récits, et ce roman [Les Bijoux indiscrets] qui prend pour thème la question de l’expérience en fait aussi le principe d’engendrement de sa forme romanesque. »

Trois romans rythment ainsi l’analyse : Le Portier des Chartreux, Les Bijoux indiscrets, l’œuvre de Sade. Et, sans doute, dans cette passion de disserter, d’enter l’ordre du récit sexuel sur celui du discours philosophique, bien des difficultés apparaissent.

C’est que le plaisir n’entre pas nécessairement dans le suivi de la raison. « Rire et jouir et déraisonner est tout le charme de l’amour », écrit ­Beaumarchais à sa maîtresse le 24 août 1777. « D’où je conclus que vous raisonnez d’or, mais qu’il ne s’agit pas de raisonner, parce que celui qui s’en donne le soin devient conséquent, et que l’amour mystérieux d’une femme qui me séduit et m’arrache à toutes les convenances est la plus grande des ­incon­séquences. » C’est brûler ses vaisseaux au regard de l’esprit, c’est perdre ses repères. Le libertinage, n’est-ce pas ­l’incon­séquence même ? Du moins l’enseignement persiste-t-il. Toujours, un dispositif éducatif est au cœur du système.

Casanova (que Sade n’a pas pu lire) enseigne à mademoiselle Vézian le rôle de la nature. « Quelle leçon de philosophie! Elle nous parut si douce, notre bonheur fut si parfait, qu’au point du jour nous nous embrassions encore. » Une jeune fille sortie du couvent le remercie de ses explications sur l’éjaculation : « Vous êtes un excellent maître; vous faites faire de rapides progrès à vos élèves, et vous débitez vos leçons d’un air d’instituteur. » C’est l’enjeu du Rideau levé ou l’Éducation de Laure de Mirabeau, en 1786, une dizaine d’années avant celle d’Eugénie.

Comme une anamorphose logique au cœur du tourbillon, comme un dernier tour d’écrou, Sade donne sa mesure avec La Philosophie dans le boudoir ou les Instituteurs immoraux. En initiant Eugénie, Dolmancé, le chevalier de Mirvel et madame de Saint-Ange portent la chose à ses conséquences, « ce que les sots appellent des crimes ». Leçons données aux demoiselles. « Là où les personnages des romans clandestins déploient de longues argumentations pour dire qu’il n’y a pas de mal (en soi ou par rapport à Dieu), ceux de Sade sont décrits comme jouissant précisément du mal qu’ils font », marque précisément Duflo. Sade s’entête, et laisse filer le roman.

Puisque Robespierre a fait de la vertu un principe de gouvernement, puisque les instituteurs enseignent la moralité républicaine au sein de l’école publique, puisqu’à la suite des esprits forts, les philosophes des Lumières s’évertuent à montrer que l’athéisme n’empêche pas l’honnêteté, c’est à corrompre leur élève que se vouent ses précepteurs. À leur tour, ils prennent à témoin la Nature, qui, bonne fille, autorise l’impudeur, l’adultère, la calomnie, le viol, l’inceste, la prostitution généralisée, la pédérastie, le massacre des nourrissons, l’écrasement des pauvres, l’exercice de la cruauté, le frisson du crime. Sans doute, à raisonner logiquement, on ne compte plus les contradictions, mais Sade défie toutes les philosophies en raisonnant furieusement. Si Voltaire, comme l’écrivait Roland Barthes, est le dernier écrivain heureux, Sade est le premier écrivain furieux. Ainsi vont nos pornographes.

Il faut en revenir à Diderot dont Colas Duflo est l’un des plus fins lecteurs. En juin 1749, Barbier note dans son journal qu’on le soupçonne d’être l’auteur de Thérèse philosophe : « Dans ce livre qui est charmant, très bien écrit, il y a des conversations sur la religion naturelle de la dernière force et très dangereuses. On l’accuse aussi d’autres livres de cette espèce comme les Pensées philosophiques. » Allons, cela va. Thérèse et Denis philo­sophent ensemble. Et puisqu’on dit que « L’anagramme est souvent la voix / Par où la vérité s’explique », qui pourrait l’ignorer ? Dans Diderot, il y a torride.

 

Seuil, 2019
312 p. 23 €

Patrick Wald Lasowski

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