Porno : cachez ces sites que nous ne saurions voir
La protection des mineurs justifie une restriction d’accès aux sites pornographiques. Mais blâmer quelques grands sites étrangers permet aussi de ne pas regarder les failles de la société française dans l’éducation sexuelle de ses jeunes.
Les débats sur le libre accès ou la restriction de la consultation des sites pornographiques ont tourné autour de trois enjeux principaux : la protection des mineurs, l’anonymat des internautes dans le système permettant la vérification de leur majorité et la liberté des contenus pour adultes sur Internet. Ils se concentrent sur des questions d’accès à Internet sans s’intéresser aux trois sujets de fond : ils ignorent que les sites montrés du doigt sont tout aussi problématiques en matière de modèle économique et de respect des droits d’auteur ; il y a une hypocrisie dans le fait que les familles et les gouvernements s’attaquant enfin au problème, ils demandent aux propriétaires de sites de se substituer à leurs propres contrôles sur leurs enfants ; ce débat n’est-il pas le seul que la société s’autorise sur la pornographie, thème encore moins abordé que les drogues, qui trouvent, certes majoritairement sous l’angle pénal, des terrains de débats parmi nos sociétés ?
Protection des mineurs et anonymat
Le sujet de la protection des mineurs paraît le plus légitime à justifier une restriction d’accès aux sites pornographiques. Le mensonge facilement dépassable prévalant depuis vingt ans – un simple clic demandant aux internautes s’ils sont majeurs sans aucune vérification ultérieure – n’est tout simplement plus valable en 2025, et ne l’était déjà pas en 2005. Surtout dans un contexte où les autorités, les médecins et les buralistes s’assurent que les mineurs ne jouent pas, ne fument pas ou n’aient pas accès à l’alcool : la pornographie ne peut pas exister comme zone de non-droit. Les effets de ces contenus sur les comportements privés des adolescents, leur vision de la sexualité ou du consentement, leur envie d’essayer certaines pratiques ou leur connaissance du plaisir féminin et du respect à avoir envers son corps et celui de son partenaire, sont indéniables et regrettables. Il est tant louable de voir l’Union européenne et l’exécutif français s’emparer de ce sujet maintenant que de constater que les gouvernements européens, depuis vingt ans, ont en quelque sorte laissé l’éducation sexuelle dans les mains des sites pornographiques. L’éducation à la vie affective et relationnelle, et à la sexualité, quand elle n’est pas contestée par les parents d’élèves souvent inconscients de ce que leurs enfants peuvent voir en ligne sans qu’ils le sachent, se trouve reléguée à la portion congrue des heures d’enseignement, dans le primaire comme dans le secondaire. Ce faisant, une réforme du cadre de libéralisme absurde prévalant dans la pornographie en ligne est inévitable.
La méthode principale de réalisation de ce cadre plus strict passerait par la vérification de la majorité des internautes par des applications et sites garantissant leur anonymat et ne conservant pas leur photo ou la copie de leur pièce d’identité. Si la solution technique paraît fonctionner, elle réclame toutefois un acte de foi et de confiance des particuliers difficile à atteindre. Le consommateur de pornographie en ligne, quel que soit son genre, ne souhaiterait pas que son nom se trouve associé à de telles recherches. Certes, l’accès libre et anonyme actuel laisse des traces pour les fournisseurs d’accès et dans les historiques personnels, mais dans le cadre de connexions partagées ou de box Internet familiales, personne ne pouvait directement faire le lien entre telle vidéo consultée et telle personne. Aussi l’adhésion des internautes aux dispositifs existant de vérifications d’identité sera-t-elle un défi majeur du nouveau cadre légal de la pornographie en ligne. Cette réforme néglige par ailleurs le fait qu’une grande partie de ces contenus ont migré vers des sites de soutien aux artistes qui proposent, contre un abonnement mensuel, un accès privé aux contenus de créateurs. Par conséquent, s’attaquer à la part massive et gratuite de la pornographie sur Internet négligera l’attraction permanente de celle-ci pour celles et ceux pouvant la payer et s’offrir ainsi des vidéos pas toujours plus dignes ou mieux réalisées que celles proposées en masse sur certains sites.
Accès facile
Sur ce point, jouer l’argument moral et l’atteinte à la dignité des mineurs – ce qui néglige la facilité d’accès pour ceux-ci, leur envie de regarder qui n’est jamais interrogée ou les négligences plus ou moins passives des parents – contre ces géants domiciliés à l’étranger néglige le fait que leur modèle économique repose sur la mise à disposition de contenus piratés, de vidéos raccourcies de grands producteurs proposant des liens vers la version longue, et d’images d’amateurs plus ou moins bien rémunérés. En somme, créer une éthique de la pornographie en ligne, sa forme de consommation majoritaire actuellement, ne passe pas uniquement par l’assurance que seuls des majeurs peuvent y accéder. S’ils se retrouvent face aux mêmes sites proposant les mêmes vidéos avec la même mise en scène, les mêmes pratiques, les mêmes scénarios (ou leur même absence), rien n’aura changé. Les rares tentatives de création d’un porno éthique en France et en Europe ont échoué ou sont demeurées marginales du fait de ce constat : malgré leur slogan pay for your porn (« payez pour votre porno »), dès lors que 98 ou 99 % des vidéos sont disponibles gratuitement, presque personne ne conservera le réflexe de payer. De fait, la seule solution apparue depuis vingt ans se trouve sur les réseaux sociaux de soutien aux artistes.
S’attaquer à la disponibilité de la pornographie, donc à sa forme de consommation, n’interroge pas les raisons de sa popularité, donc le fond de cet attrait. Les auditions d’actrices pornographiques par la Délégation aux droits des femmes du Sénat en mars 2022 a bien montré l’incompréhension entre la représentation nationale et ce secteur d’activité : une certaine vision du féminisme persistait à voir dans ces femmes des victimes, cependant que celles-ci décrivaient bien la difficulté de gagner normalement sa vie, le scandale de la cession des droits à l’image pour 99 ans entraînant une exploitation de leur intimité bien après leur mort, ou la quasi-impossibilité d’être respectée lors d’une reconversion professionnelle. Au moins ces échanges offraient-ils un premier cadre pour un sujet, la pornographie et sa consommation en lignes, peu débattu. Est-ce dû à une culture française de l’érotisme fondée sur Sade et Bataille, donc sur la violence ou la transgression et non sur le plaisir et le consentement, angles d’étude actuels mais uniquement promus par des associations ou des soignants en intervention auprès des plus jeunes ? Mais pour quelle efficacité dans un régime de libre accès aux écrans ?
Éducation sexuelle
En réalité, le débat public se trouve confisqué par sa centration sur les mineurs : il serait scandaleux que des jeunes de dix-sept ans et onze mois puissent accéder à un site pornographique en fraudant sur leur âge, mais l’État n’y trouverait-il rien à redire lorsqu’ils auront atteint dix-huit ans et que leur majorité serait vérifiée ? L’adhésion au droit et au Digital Services Act de l’Union européenne n’efface pas la nécessaire interrogation sur ce besoin de contenus jugés transgressifs, en réalité assez formatés et clairement mis en scène et interprétés, dans lequel les internautes des deux genres viennent pourtant chercher une authenticité ou une radicalité. La réduction du débat autour des mineurs relève d’une course à l’émotion à la fois juste et partielle ; blâmer quelques grands sites étrangers permet de ne pas regarder les propres failles de la société française dans l’éducation sexuelle de ses jeunes.
En effet, encore plus difficile que l’aveu à demi-mots d’un candidat ou d’un ministre reconnaissant avoir consommé de la drogue dans sa jeunesse, la pornographie en ligne souffre encore d’un tabou quasi-complet dans le débat public. Puisqu’elle relève de l’intime et d’une part inavouable du désir, personne ou presque n’admettra en regarder, d’autant plus eu égard au cadre majoritairement illégal et gratuit de sa consommation actuelle. Cet état de fait rejoint la somme des hypocrisies intellectuelles et politiques autour de ces images, omniprésentes mais jamais débattues, vues par une grande majorité des mineurs et des majeurs mais niées comme média de masse, renvoyées vers l’obscène sans comprendre leur influence, globalement néfaste, dans les pratiques sexuelles. Dans la « révolution intime » qui aurait cours depuis une dizaine d’années et aurait été amplifiée par la quatrième vague féministe depuis 2017, les sites pornos existent comme étrange non-dit collectif. La réforme actuelle et l’auto-interdiction d’accès imposée par les principaux sites mis en cause n’offre par conséquent qu’une réponse formelle et très partielle aux nombreux problèmes, tant intimes que collectifs, qu’ils créent.