Pourquoi la démocratie a besoin de la religion de Hartmut Rosa


L’œuvre de Hartmut Rosa prolonge la sociologie jusqu’à l’anthropologie. Cette anthropologie est celle de la modernité, Rosa est donc un moderniste, un moderniste pessimiste puisqu’il voit la société à quoi il s’attache dans l’impasse – ou plutôt dans une contradiction active, sans repos entre la stabilité qu’elle désire et la croissance qu’il lui faut poursuivre sans arrêt.

Il y a souvent eu, dans l’histoire, des périodes de progrès techniques avec la difficulté de concevoir, d’inventer la nouvelle société qui leur ferait place : nous avons connu cela, en Europe, au xixe et au xxe siècle. Cette fois la difficulté n’a rien de passager. Dans une situation de concurrence mondiale, le progrès technique est incessant, il est comme aux aguets. En même temps, la démocratie demande que les fruits de cette croissance soient aussitôt redistribués. On a donc une société qui a besoin de la croissance pour remédier aux effets de la croissance. Le progrès technique oblige à mettre au rebut des métiers et à les remplacer, donc à indemniser les sortants et à former les entrants. Cette sorte de révolution permanente demande que l’ensemble ne cesse pas de fournir les ressources nécessaires au maintien du statu quo institutionnel.

Ce cercle vicieux est au centre de la réflexion de Hartmut Rosa : « Le problème spécifique de notre société est de devoir dépenser de plus en plus d’énergie pour maintenir l’état de choses existant. » Et pour figurer l’impasse, l’impuissance où nous sommes engagés, Hartmut Rosa emploie des couples de mots frappants qui traduisent son malaise, et celui du lecteur : « stabilité dynamique », « frénésie immobile », « immobilité fulgurante ».

Cette impossibilité de se donner des objectifs communs compromet l’unité du corps politique, elle le désagrège, les différences d’opinion se traduisant en défiance et en hostilité. En réponse, Hartmut Rosa propose un changement dans la relation entre notre conscience et le monde qu’elle a en face d’elle. Cette relation ne s’engagerait plus dans une perspective de domination et de prédation, mais dans celle d’une vie commune. Pour caractériser celle-ci, Rosa emploie le mot « résonance »1. La résonance, mot-clé de son anthropologie, est une désappropriation, elle ouvre la possibilité qu’une relation vous transforme au-delà ce que l’on peut envisager par soi-même. Cette anthropologie va au-devant de ce qu’exige la démocratie. Le fonctionnement de celle-ci suppose un rapprochement non seulement des opinions mais des consciences. Elle n’a pas besoin seulement de voix qui s’expriment, et qu’elles comptent, mais aussi d’oreilles et de cœurs qui écoutent.

Hartmut Rosa, s’exprimant devant les cadres du diocèse catholique de Würtzburg en 2022, affirme que pour rendre capable de cette écoute, les Églises disposent « de narrations, de réservoirs cognitifs, de rites où un cœur peut s’exercer à l’écoute des cœurs ». On peut s’étonner que Hartmut Rosa ne dise rien du cadre politique où les paroles et les écoutes s’échangent le plus souvent, la nation qui leur donne sens et chaleur. L’insistance sur le spirituel et l’intérieur semble lui faire oublier ce cadre, dont l’actualité européenne montre l’importance croissante dans tous les pays de l’Union. Il se peut que le poids des avatars malheureux de l’histoire de l’Allemagne ait amené Harmut Rosa s’autocensurer et à limiter la portée de sa réflexion.

 

  • 1. Hartmut Rosa, Résonance. Une sociologie de la relation au monde [2016], traduit de l’allemand par Sacha Zilberfarb, avec la collaboration de Sarah Raquillet, Paris, La Découverte, coll. « Théorie critique », 2018.
À propos d’une relation de résonance singulière, trad. Isis von Plato, préface de Charles Taylor trad. Christophe Jaquet, La Découverte, 2023
80 p. 15 €