Josef Mengele. Médecin et bourreau de Bruno Halioua
Jamais Josef Mengele n’aurait pu échapper à la traque des services secrets israéliens et des survivants de la Shoah s’il n’avait disposé de solidarités actives et efficaces lui assurant de mourir de sa belle mort sans comparaître devant la justice. Déjà auteur des Médecins d’Auschwitz (Perrin, 2023), le dermatologue Bruno Halioua approfondit son auscultation du Mal en consacrant une biographie richement documentée à ce médecin nazi dépourvue de tout sens moral, qui incarne l’impunité dont des nazis ont pu bénéficier après-guerre.
Né le 16 mars 1911 à Günzburg en Bavière, dans un milieu conservateur et antisémite marqué « par le coup de poignard dans le dos » de 1918, issu d’une haute bourgeoisie argentée avant l’ascension d’Adolf Hitler en janvier 1933, médecin obnubilé par l’anthropologie raciale, Mengele a occupé des responsabilités de haut niveau dans le camp d’Auschwitz, où il arrive le 30 mai 1943, après s’être distingué sur le front dans les rangs de la division Viking. Il sélectionne sans sourciller les déportés qui l’intéressent pour ses expériences et ceux, surtout juifs, qui seront envoyés à la mort. Il est promu médecin-chef dans le camp tzigane de Birkenau II. Il a droit de vie et de mort sur les médecins prisonniers qui l’aident dans ses « recherches », tout en feignant de coopérer.
La solidarité dont a profité Mengele entre son départ de Munich en octobre 1945 et la découverte de son tombeau au Brésil le 6 juin 1985, six ans après son décès le 6 février 1979, se cristallise tout d’abord autour de la famille Mengele, très respectée à Günzburg. En mai 1933, le très conservateur Karl Mengele, père de Josef, prend sa carte du Parti national-socialiste et, dès lors, ses affaires prospèrent et ses salariés lui vouent une fidélité sans faille. Pendant trente-cinq ans, les fonds et les connexions de sa famille permettront à Josef d’échapper à la justice, d’être entrepreneur à Buenos Aires, de vivre correctement au Brésil, de rédiger un journal. En complément de l’indéfectible solidarité familiale, la confraternité médicale se charge aussi de passer sous silence les actes criminels passés de Mengele : c’est ainsi le cas de son mentor eugéniste Otmar von Verschuer, qui l’a encouragé à rejoindre Auschwitz pour y conduire ses expériences cruelles sur les jumeaux.
Le réseau des nationaux-socialistes exfiltrés d’Allemagne après la chute du régime hitlérien et des sympathisants nazis à l’étranger a ensuite permis, en lien avec le clan Mengele, d’organiser et de financer l’exil du bourreau d’Auschwitz ainsi que de le prévenir des avancées des Israéliens qui, après l’exécution d’Adolf Eichmann, se rapprochent de lui pour le contraindre à « s’exiler dans l’exil », d’abord en Argentine puis au Paraguay enfin au Brésil. On comprend, en lisant la biographie de Bruno Halioua, que les milieux nazis n’ont pas disparu après 1945 et qu’ils ont pu profiter de réelles connivences idéologiques au plus haut sommet de certains États, comme le Paraguay ou l’Argentine.
Dans ces pays, Mengele trouve des relais, d’abord compatissants envers le sort qui lui est réservé par ses poursuivants, ensuite agacés par sa mégalomanie et sa paranoïa, qui lui assurent, toutefois, de vivre dans des conditions matérielles correctes et à l’abri des curieux. Il y a d’abord Wolfgang Gerhard, qui remplit entre 1960 et 1979 le triple rôle de facteur, d’intermédiaire financier et de confident entre la famille Mengele et l’exilé. Il y a la famille Stammer, qui l’héberge en contrepartie de subsides familiaux pour acheter une ferme, puis la famille Bossert au Brésil. Les deux familles sont initialement impressionnées par les grands airs bourgeois puis irritées par la morgue hautaine du criminel anonyme. Mengele reçoit aussi le soutien de Hans-Ulrich Rudel, le pilote de chasse émérite de l’aviation nazie, auréolé d’une gloire qu’il sait placer au service du médecin pourchassé par le Mossad, les époux Klarsfeld ou la justice ouest-allemande.
L’« ange de la mort » ne reconnaîtra jamais ses crimes perpétrés contre les Juifs, les nains et les jumeaux tziganes détenus à Auschwitz. Il n’a certes pas vu grandir son fils Rolf. Mais la punition est indolore en comparaison des crimes commis. Durant le second semestre de 1944, entre 900 et 1 500 paires de jumeaux ont pourtant été sacrifiées à la mégalomanie meurtrière de Josef Mengele l’impuni.