Madame Chiang Kai-shek. Un siècle d’histoire de la Chine de Philippe Paquet
En racontant la vie d’une femme des plus influentes, cette biographie retrace l’histoire de la place de la Chine dans le monde au long du xxe siècle.
Histoire d’une femme, histoire de la Chine et histoire d’un siècle : la biographie Madame Chiang Kai-shek du journaliste Philippe Paquet réussit le tour de force de réunir en un livre dense la vie séculaire d’une femme hors du commun, d’un pays-continent secoué par les agressions nippones puis la révolution communiste et l’irruption du capitalisme suite aux réformes de 1979 et d’un xxe siècle frappé par deux guerres mondiales.
Née en 1898 dans une famille chrétienne et fortunée, bientôt apparentée à Sun Yat-sen, la troisième fille Mayling Soong est une femme fascinante. Parfaitement anglophone, francophone, charismatique plus que belle, la jeune méthodiste épouse l’ambitieux chef militaire et politique du Kuomintang Chiang Kai-shek. Par ce mariage de raison, elle devient la première dame de la Chine républicaine, d’abord sur le continent, puis à Taïwan. Autant son mari est peu attirant (affligé d’une calvitie précoce et d’une dentition piteuse), taciturne, conservateur, rustique, autant elle est charmeuse, extravertie et moderne, féminine plus que féministe, capricieuse et parfois brutale. Convertie au catholicisme, considérée comme l’une des femmes les plus influentes du monde jusque dans les années 1960, Madame Chiang Kai-shek décède le 23 octobre 2003, à l’âge de 105 ans.
Philippe Paquet explique le quadruple apport de Mayling à Chiang Kai-shek, soudard provincial et mal dégrossi. D’abord, le mariage confère au militaire une légitimité politique et idéologique, en faisant de lui le beau-frère par alliance de Sun Yat-sen, père spirituel du Kuomintang et de la République chinoise. Ensuite, elle lui ouvre les coffres de la riche famille Soong et lui assure la confiance de la bourgeoisie d’affaires shanghaienne, alors qu’il est contraint de financer de vastes opérations militaires pour réunifier la Chine sous son sceptre. En outre, elle introduit son époux dans la communauté étrangère et dans le réseau missionnaire, clés d’un précieux soutien des puissances mondiales et d’une appréciable consécration internationale. Enfin, elle façonne sa personnalité en lui ouvrant des horizons jusque-là inconnus, comme le monde anglo-saxon, car il ne connaît alors que le Japon et l’Union soviétique. Elle le convertit au protestantisme, et lui donne finalement une épaisseur politique et idéologique.
Lors de l’attaque japonaise contre la Chine continentale en 1937, la première dame de Chine n’épargne pas sa santé afin d’obtenir pour les armées nationalistes, engagées contre les remuants communistes chinois et le militarisme japonais qui a agressé la Chine en 1938, le soutien financier et militaire des Occidentaux, surtout des États-Unis. Elle s’y rend à cette fin – et aussi pour se soigner – entre novembre 1942 et juillet 1943, dont le point d’orgue est son discours au Capitole le 18 février 1943. Passionnée par l’aviation, elle œuvre à ce que la Chine continentale puisse disposer d’une flotte respectable. Elle sait s’entourer de conseillers étrangers compétents, surtout étasuniens, qui maintiennent leur influence auprès d’elle ou qu’elle disgracie sèchement. Elle houspille le général de Gaulle pour sa reconnaissance de la Chine communiste en 1964 et conspue les liens pérennes entre la Grande-Bretagne et le pouvoir communiste à Pékin, notamment en raison de la question de Hong Kong.
Première partie d’une vie séculaire en Chine continentale, dernière partie à Taïwan : la victoire militaire des communistes de Mao Zedong contraint le régime de Chiang Kai-shek à se regrouper sur l’île de Formose, pour recomposer les forces militaires dans l’optique de reconquérir le continent, comme l’estime Mayling, à tort. Marquée par l’abandon de l’Amérique d’Harry Truman, peu lucide sur le rejet parmi les Chinois de la dictature de son époux, elle escompte que la brutalité du pouvoir communiste et la pauvreté de la population déboucheront sur un renversement politique au bénéfice du camp nationaliste, avide de renverser le pouvoir communiste. Face à la résistance de la dictature communiste, elle se résigne à contribuer au développement culturel de Taïwan et à défendre après 1975 l’héritage de son défunt époux.
L’histoire de la vie exaltante et hors du commun de Madame Chiang Kai-shek, bien contée par Philippe Paquet, permet de mieux décoder le face-à-face entre les États-Unis et la Chine au xxie siècle. Le livre décortique la stratégie d’influence agressive des États-Unis envers la Chine entre 1840 et 1949 (qui explique en partie l’irruption du maccarthysme), l’échec de l’approche étasunienne vis-à-vis du régime nationaliste sur le continent puis à Formose, la guerre de Corée (1950-1952) et le comportement des dirigeants chinois dans leur face-à-face avec Washington aujourd’hui. La guerre civile chinoise entre communistes et nationalistes n’évoque-t-elle pas d’ailleurs la guerre civile américaine entre unionistes et fédéralistes ?
Dans chaque chapitre du livre, les États-Unis sont omniprésents. Ils scandent la vie de Madame Chiang Kai-shek, de sa naissance en 1898 à son décès en 2003. 1898 : l’Amérique expulse l’Espagne de Cuba et de Porto Rico et amorce son hégémonie continentale puis mondiale. 2003 : Washington, aidée de Londres, intervient en Irak pour renverser le régime de Saddam Hussein, mais amorce son déclin face à la montée de la Chine, le retour de la Russie et l’essor de l’Inde. La prima donna côtoie six présidents américains (Roosevelt, Truman, Eisenhower, Johnson, Kennedy et Nixon) et captive Eleanor Roosevelt. Elle sait recourir au controversé lobby chinois pour défendre les intérêts du régime de Formose, et termine sa vie dans l’appartement de Gracie Square à New York.
À travers la figure de Mayling, les Américains ont pu fantasmer une Chine chrétienne, capitaliste et démocratique, mais ont dû résister à l’essor d’une Chine athée, communiste et totalitaire. Trait d’union entre deux civilisations qu’apparemment tout oppose, à cheval sur trois siècles, Madame Chiang Kai-shek est la Chinoise indétrônable dans le panthéon des grandes personnalités du monde contemporain.