Léon Degrelle de Frédéric Saenen
Léon Degrelle a marqué de son empreinte la vie politique, intellectuelle et sociale de la Belgique. Né le 15 juin 1906 à Bouillon, dans la zone francophone du pays, agitateur, journaliste, patron de presse, il fonde le mouvement d’extrême droite Rex, maximise l’engagement belge dans la collaboration avec le régime nazi, dirige des organes de presse et prétend avoir inspiré Hergé pour la création de Tintin. Rédacteur en chef de la Revue générale, Frédéric Saenen consacre une riche biographie à ce Wallon aussi charismatique que mégalomane, figure encombrante qui continue de diviser le plat pays.
Forgé dans la guerre – il a six ans au début de la Grande Guerre –, Degrelle défend la Couronne et l’Église. Il révère Léopold II, décédé en 1909. Il fantasme sur la résurrection des Pays-Bas bourguignon. Dès 1936, il se sent proche du général Francisco Franco, qui s’impose dans la guerre civile espagnole. Après 1940, il se veut « germain » d’adoption dans le feu de la Seconde Guerre mondiale, où il radicalise l’engagement belge aux côtés de l’Allemagne d’Adolf Hitler. Après 1945, il sera « espagnol », épris du Caudillo et fidèle au Führer, dans le jeu de cache-cache avec les envoyés de Bruxelles qui projettent de le capturer et de le traduire en justice en Belgique.
La Belgique est trop petite pour Léon Degrelle, ambitieux, affabulateur et colérique, désireux de peser sur la destinée de l’Europe des années 1930. Actif très jeune, il devient diacre de l’aumônier général Louis Picard, fondateur de la doctrine de l’Action catholique de la jeunesse belge (ACJB), qui va marquer toute une génération de catholiques et de non-conformistes belges. Collégien, il découvre Charles Maurras. Il admire Léon Daudet. Il est très tôt happé par la politique. Égocentrique et jaloux, ambivalent vis-à-vis de l’argent, Degrelle écope de plusieurs sobriquets (« camelot du moi », « le beau Léon », « Führer des Wallons », « le Chef ») de la part de ses admirateurs ou de ses rivaux.
Léon Degrelle a la fibre du journalisme, découvert lors d’un voyage initiatique au Mexique. Il investit le secteur de la presse et des revues catholiques. Dès novembre 1927, il entre aux Cahiers. Fin 1930, il est le directeur des Éditions Rex, dont il devient le propriétaire aussi calamiteux qu’autoritaire en 1933. Il fonde des journaux comme Soirées, Vlan, lancé le jour de l’accession de Hitler au pouvoir, le 30 janvier 1933, qui avoisine les 9 000 exemplaires. Surtout, il règne sur Le Pays réel, vecteur de son idéologie extrémiste. Il professe les valeurs morales du christianisme. Il croise le fer avec les patrons de la crémation, dénoncée par les milieux catholiques. Prolifique, il écrit des articles, des discours, des essais, des poèmes. Tout au long de sa trajectoire politique, Degrelle préfèrera la verve polémique à l’analyse, l’éructation au raisonnement, l’accusation gratuite au débat honnête.
De la presse à la politique, il n’y a qu’un pas pour Degrelle. Celui-ci est un orateur né, qui communie plus qu’il ne communique avec ses ouailles. Rex est l’instrument de son ambition politique. Centré sur le culte de la personnalité du « chef », inspiré des idées de la droite catholique et conservatrice, ce mouvement nationaliste professe un antisémitisme virulent. Mais Rex ratisse plus large, vante le « catholicisme intégral », conspue le communisme, discrédite le parlementarisme, chasse les corrompus au gouvernement, soutient les nationalistes de Franco contre les républicains. Le 2 novembre 1935, lors de la 62e session annuelle de la Fédération des associations et des cercles catholiques, les rexistes organisent une démonstration de force contre l’establishment catholique. Après la rupture avec le catholicisme officiel, le tournant fasciste de Rex à partir de 1938 est dénoncé par certains de ses cadres.
L’ascension politique est fulgurante. Le 24 mars 1936, vingt-et-un députés rexistes entrent au Parlement. Rex perce dans l’ouvrière et contestataire Wallonie plus que dans la rurale et traditionaliste Flandre. Il convainc les artisans, les commerçants, les petits industriels indépendants, les exploitants modestes. Il s’allie avec les nationalistes flamands. Degrelle lorgne sur le ministère de la Justice, sans succès. Mais l’invasion de la Belgique par les troupes nazies bouscule la donne politique. Le 10 mai 1940, au même titre que des Juifs allemands, des communistes ou des anarchistes, Degrelle est arrêté et, entre la Belgique et la France, interné et torturé. Il connaît dix-sept prisons. Le 2 août, il est de retour au pays.
Délaissant la lutte politique, le fanatique Léon Degrelle franchit un pas supplémentaire en rencontrant Himmler, le 23 novembre 1943, pour aborder l’intégration de la division wallonne, sa fierté, dans la Waffen-SS afin de combattre sur le front de l’Est. Le 22 août 1944, il rencontre pour la dernière fois Hitler qui, d’après lui, l’aurait considéré comme un fils. Le jugement publié le 30 janvier 1945 le condamne au peloton d’exécution. Il s’enfuit en Espagne. Il adopte le nom de Léon José de Ramírez Reina après 1955. Protégé par des cadres du régime franquiste, il se reconvertit dans l’entrepreneuriat immobilier. Il accorde des entretiens-fleuves aux journalistes. Il écrit des livres. Il diffuse les idées extrémistes.
Degrelle meurt de sa belle mort en Espagne, le 31 mars 1994 à Malaga. « Dernier dirigeant national-socialiste d’Europe à s’exprimer librement, il se prévaut d’être une icône devant qui défilent des éléments de la droite la plus radicale et de la jeunesse nationaliste européenne, qui espèrent lui serrer la main, boire ses paroles le temps d’une conférence, repartir avec un autographe ou une photo », résume Frédéric Saenen. Dépourvu de tout remord quant à son rôle aux côtés du régime allemand et à la déportation des Juifs, le Wallon Léon Degrelle a été fanatiquement pro-hitlérien plutôt que pleinement nazi, jusqu’à son dernier souffle dans son exil espagnol.