Le Grand Tournant géopolitique de Gérard Chaliand
Né en 1934, Gérard Chaliand est l’un des grands géopoliticiens contemporains. Longtemps en marge des institutions de recherche, aujourd’hui spécialiste reconnu des guérillas et du terrorisme, il est familier de plusieurs terrains d’enquête sur les cinq continents qui l’ont occupé durant ces soixante-dix dernières années, jalonnées de séjours prolongés dans les zones de guérilla et de conflits, sans oublier les États-Unis, qu’il connaît bien.
Ce recueil de textes étalés sur six décennies porte sur son parcours d’observateur des conflits coloniaux et d’aventurier engagé, ses analyses des guerres irrégulières (Algérie, Guinée-Bissau, Vietnam, Afghanistan) et des portraits de personnalités emblématiques du xxe siècle (Lawrence d’Arabie, Mao Zedong, Henry Kissinger, Zbigniew Brzezinski, Frantz Fanon, Lucien Poirier). Ses analyses puisées dans ses voyages réguliers au cœur de la guérilla, et que Chaliand prépare en lisant livres et articles en français et en anglais, sont réunies dans des recueils ou nourrissent des ouvrages qui auscultent les conflits armés de la seconde moitié du xxe siècle et du premier quart du xxie siècle. En filigrane de ce recueil se détache le déclin de l’Occident débuté en 1989 : en 1900, les « Blancs » constituent 33 % de la population ; les Occidentaux ne sont plus que 12 % aujourd’hui.
Voyageur insatiable, homme de lettres curieux des autres civilisations, Chaliand préfère les faits bruts et les constats froids plutôt que les doctrines rigides. Il investit les guérillas rurales dès les années 1950. Il observe activement le déroulement de la guerre d’Algérie. Il est à Cuba après la victoire des castristes. Il rappelle la grandeur politique et morale du Guinéen Amilcar Cabral. Il note que la rupture dans la pratique de la guerre irrégulière revient à Mao, qui revêt la guérilla d’une mission révolutionnaire en 1933. Il garde ses distances avec Frantz Fanon. Il tient en piètre estime la théorie du foco (« foyer ») d’Ernesto « Che » Guevara : la guérilla ne suffit pas à entraîner la victoire contre l’oppression étatique, si elle n’a pas été précédée d’un travail de politisation. Il relève que, si les Vietnamiens en 1974 contrôlent la population, Daech en 2014 règne sur une grande étendue désertique et dépeuplée.
Chaliand apprécie les peuples qui plient sans céder. En 1967, il côtoie deux mois les Nord-Vietnamiens, dont la ténacité et l’adversité sont forgées par le communalisme traditionnel. Émancipés de la tutelle coloniale française, libérés des Américains, les Vietnamiens bâtissent une économie performante, tandis que les Algériens sombrent dans la victimisation stérile. Ils sont les vrais résistants à l’impérialisme occidental. Certes, les Afghans tiennent en échec les Britanniques au xixe siècle, les Soviétiques au xxe, les Américains au xxie. Les Kurdes montagnards résistent à la répression kémaliste en Turquie, à l’opération chimique Anfal en Irak, à la Révolution islamique en Iran, aux poussées des djihadistes en Syrie. En 1979, la Chine maoïste amorce sa montée en puissance d’abord économique puis géostratégique.
Parmi ces analyses aussi froides que stimulantes, on peut relever la courte mais décisive séquence de 1941 à 1954. Le Japon inflige des défaites cinglantes aux « Blancs », avant d’être englouti sous les bombes d’Hiroshima et de Nagasaki. Les États-Unis sont battus aux Philippines. La Grande-Bretagne s’incline à Singapour et en Malaisie ; elle recule en Birmanie ; elle commence à lâcher en Inde en 1943 et finit par lui accorder l’indépendance en 1947. Les Pays-Bas sont défaits à Java. Les communistes s’imposent en Chine en 1949. La même année, l’Indonésie accède à l’indépendance. Obsédée par l’effondrement de 1940, la France s’obstine en Indochine avant d’en être chassée en 1954. Elle gagne en Algérie sur le plan militaire, mais perd le combat politique. L’opération franco-britannique appuyée par Israël contre Nasser en 1956 est un échec géopolitique piteux. La supériorité des « Blancs » sur les autres peuples n’est désormais plus insurpassable. L’Occident ne s’est sans doute jamais relevé de cette séquence qui a fait école parmi les pays du tiers-monde, appellation fourre-tout que Chaliand récuse.
Sans doute est-ce parce que Chaliand est un poète remarqué qu’il est aussi un excellent géostratège, qui tranche par sa pondération avec les observateurs politiques et militaires actuels. Il a su prendre en compte dans ses analyses des facteurs anthropologiques souvent délaissés. La lecture de ce recueil en particulier et de son œuvre en général est plus que jamais salutaire et roborative, pour mieux décrypter les enjeux qui se présentent à la France et à l’Occident.