Parcours sociologique. Ville, littérature, religion de Pierre Lassave
Pierre Lassave présente son Parcours sociologique comme un récit de vie qui, partant des études urbaines, l’a conduit à la sociologie de la religion : c’est un récit souvent appuyé sur un journal intime qu’il cite abondamment. Son style s’apparente à celui de David Lodge, qu’il met en exergue, et il décrit son propre tout petit monde en parlant de lui toujours à la troisième personne : « le scripteur », « le narrateur », « le chercheur », mais aussi, vers la fin, comme « petit travailleur infatigable » qui, arrivé à l’âge de l’éméritat, jette un coup d’œil rétrospectif pessimiste sur sa carrière. La perspective choisie est inspirée de Bourdieu1 : il faut se décrire en explicitant son espace social d’origine, ses positions dans le champ intellectuel, déconstruire son jugement spontané sur ce qui arrive.
Le point de départ de son parcours peut être situé en 1968 où, après une phase de militantisme, il commence des études en sociologie qui le conduisent à envisager une recherche urbaine concrète croisant à l’époque une demande étatique et son désir d’engagement militant. Ayant passé une thèse dans ce domaine, il s’y investit et en devient expert, mais prend conscience de l’impasse où se trouvent les recherches urbaines quand la sociologie universitaire arrive à maturité (Boudon, Bourdieu, Crozier, Touraine) et que la sociologie de la ville découvre l’École de Chicago.
En 1990, pour se sortir de cette situation où il est réduit à un pur travail d’expertise, l’auteur entreprend une nouvelle thèse qui lui permet de prendre congé des études urbaines en en faisant un portrait détaillé2. Une habilitation suit, qui aurait pu lui ouvrir la voie à une carrière professorale, mais il préfère (tout en continuant officiellement son ancien travail) s’intéresser à un champ plus noble, celui des sciences sociales de la littérature.
Il s’intéresse donc à la Bible des écrivains (Bayard, 2001) dont il étudie la réception mais aussi les auteurs3. Tout au long de ce travail, il étudie le monde des biblistes et se rapproche du milieu de la sociologie des religions où, devenu directeur de recherche au Centre d’études en sciences sociales du religieux, il trouve un débouché professionnel (mais aussi un nouveau lieu d’observation), en prenant le poste de rédacteur en chef des Archives de sciences sociales des religions (2007-2017). Il anime la revue, produit des comptes rendus, mais en même temps cherche à faire une généalogie du Groupe de sociologie des religions4.
Arrivé à l’âge de 75 ans, notre auteur explique comment sa « marginalité statutaire » lui a forgé une distance utile face aux objets qu’il a étudié : il dit poursuivre aujourd’hui sa route au fil de notes critiques sur le devenir politique des sciences sociales et leurs formes réflexives.
Ce résumé peut donner une fausse image de ce livre qui reste toujours dans le style du journal personnel qui l’a précédé : on vit avec lui ses rencontres avec une précision journalistique, il nous fait partager sa vie intime, mais tout ceci est relié par une réflexion à la fois morale sur le sens de sa vie, mais aussi intellectuelle. L’accumulation des références est impressionnante, mais aussi celle des expériences de la vie collective d’une discipline : pots de thèse ou d’habilitation, colloques, discussions dans des bureaux ou autour d’un verre. C’est cette cohabitation entre une vie intellectuelle vécue au plus près des événements et la réflexion de haut niveau qu’elle provoque qui font tout l’intérêt de ce livre.
Reste une dernière question : comment rendre compte du domaine vers lequel s’est orienté Pierre Lassave après sa prise de conscience de l’impasse du champ de l’expertise urbaine ? La réponse à cette question se trouve peut-être dans sa contribution au Dictionnaire des faits religieux5, où il se charge de la rédaction de l’article « Texte » parce que celui-ci n’avait pas trouvé preneur. Il nous avoue qu’il a été critiqué car cette notice aurait été inspirée de Barthes et de Genette : à relire ce texte, on ne trouve qu’une étude savante qui reprend le statut du texte dans les diverses religions. La clé du problème de l’évolution de notre auteur se retrouve peut-être dans cette citation de Barthes, mise en référence dans cet article6, où celui-ci invite les sciences humaines à remettre en question leur propre langage. À travers l’étude des textes, l’auteur a été motivé par le courant de l’époque qui remettait en cause tout discours, y compris celui de sa propre scientificité. C’était un beau programme et l’auteur se consacra à l’étude des textes et, comme l’actualité était à une traduction de la Bible, ce fut l’étude des textes religieux.
- 1. Pierre Bourdieu, Esquisse pour une auto-analyse, Paris, Raisons d’agir, coll. « Cours et travaux », 2004.
- 2. Pierre Lassave, Les sociologues et la recherche urbaine dans la France contemporaine, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, coll. « Socio-logiques », 1997.
- 3. P.Lassave, Bible : la traduction des alliances. Enquête sur un événement littéraire, Paris, L’Harmattan, coll. « Logiques sociales », 2005.
- 4. P. Lassave, La Sociologie des religions. Une communauté de savoir, préface de Danièle Hervieu-Léger, Paris, Éditions de l’EHESS, coll. « En temps & lieux », 2019. Le Groupe de sociologie des religions, fondé en 1950 par Gabriel Le Bras, regroupe des gens attirés par la question de la religion soit pour des raisons philosophiques, soit par suite d’une rupture avec une institution religieuse. Parmi les premiers membres, on peut citer Henri Desroche, François-André Isambert, Émile Poulat, Jacques Maître et Jean Séguy.
- 5. Régine Azria et D. Hervieu-Léger (sous la dir. de), Dictionnaire des faits religieux, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Quadrige », 2010.
- 6. Roland Barthes, « Théorie du texte », Encyclopædia Universalis, 1973.