L’ensablement de l’homme de Jean-François Mattéi

Édition Anne-Marie Arlaud-Lamborelle et Marc Herceg. Avant-propos de Jean Grondin


C’est à Nietzsche (Aurore, § 174) que Jean-François Mattéi, dans l’un des textes recueillis ici, avait emprunté la métaphore de l’ensablement pour évoquer le sort promis à l’homme au temps du nihilisme : « Ne prenons-nous pas le plus court chemin pour transformer l’humanité en sable ? Un sable fin, doux, rond, infini ! » Dix ans après la mort de cette figure majeure, aux côtés notamment de Dominique Janicaud et de ce que Jean Grondin a appelé « l’école heideggérienne de Nice », Anne-Marie Arlaud-Lamborelle et Marc Herceg, déjà éditeurs d’Un Testament philosophique de Janicaud (Ovadia, 2018), ont rassemblé sous ce titre poétique et inquiétant vingt-deux textes, difficilement accessibles ou inédits, de l’historien de la pensée antique devenu, à partir de la publication de La Barbarie intérieure (Presses universitaires de France, 1999), un critique avisé de la culture et de la société contemporaines. Ils y ont ajouté, outre une postface très éclairante, une bibliographie probablement exhaustive comprenant des centaines de références, qui s’étalent de 1978 à 2015 et témoignent de l’exceptionnelle fécondité du travail intellectuel de Mattéi, tout autant que de la diversité de ses centres d’intérêt.

Le premier chapitre de l’ouvrage réunit quatre essais sur Camus, dont Mattéi fut un lecteur constant et généreux : bien loin de réduire l’Algérois Camus à la stature d’un « intellectuel » en bisbille avec Sartre, Mattéi l’Oranais reconnaît dans cette pensée méditerranéenne, qui se disait dès 1938 « inspirée par les jeux du soleil et de la mer », une célébration des « noces de la terre et du monde », digne d’être mise en rapport avec la poésie pensante de Hölderlin et la méditation heideggérienne d’un « jeu du monde » entrelaçant la terre et le ciel, les mortels et les dieux. La conférence inédite sur « les trois cycles » (Sisyphe, Prométhée, Némésis : l’absurde, la révolte et l’amour) parcourus par Camus résume du reste parfaitement son itinéraire.

Le chapitre ii, « Humanisme et transcendance », rappelle au lecteur combien Mattéi, pourfendeur du déconstructionnisme auquel il reproche de « désarchitecturer le temple de la métaphysique », reprend à son compte l’ambition architectonique qui, selon lui, animait Heidegger autant que Platon, et considère que le déclin voire la mort de la métaphysique, si souvent annoncés depuis Nietzsche, doivent être envisagés comme le prélude à sa renaissance ou plutôt à sa refondation sur le sol initial établi par les présocratiques, et que Heidegger a tenté de dégager. Il ne s’agirait donc pas tant d’apprendre à se passer de la métaphysique que de l’installer « sur un sol, et sous un ciel, en réussissant à unir en un même monde les mortels et les dieux ». « Le souci de la métaphysique », pour reprendre le titre de l’ouvrage (Ovadia, 2013) que Marc Herceg a consacré à Janicaud et Mattéi, n’est donc pas une marotte d’historien de la philosophie antique ; il y va même, selon Mattéi, de l’identité de l’Europe, ce « secret de l’Europe  » évoqué par Camus.

Une conférence inédite sur « la dilution de l’Europe dans le rien » propose à ce titre un diagnostic sans complaisance sur la déconfiture d’une Union européenne technocratique et financière, soluble dans la mondialisation et oublieuse de son héritage non seulement philosophique, mais religieux et démocratique : « Où en sera le monde de la mondialisation si rien n’est fait pour évacuer le rien ? Il en viendra à retomber dans une nouvelle forme de barbarie. »

Concernant le volet religieux de l’héritage européen, on découvre du reste, peut-être avec surprise, que Mattéi est loin de prendre avec le christianisme autant de distances que ses auteurs modernes de prédilection : Hölderlin, Nietzsche et Heidegger. Une conférence de 2012 détermine même le christianisme non pas comme « religion de la sortie de la religion » (Marcel Gauchet), mais comme « religion de la sortie du monde séculier », encore apte, du fait de sa capacité archimédienne à « trouver un point d’appui hors du monde pour soulever le monde », à remettre en question les diverses formes de la sécularisation, à commencer par la « laïcité fermée » que Mattéi, de manière un peu expéditive, reproche à la République française.

Mais bien sûr, comme on peut le lire dans le chapitre iii, intitulé « Culture ou barbarie », métaphysique et religion ne sont pas les seules ressources sur lesquelles compter pour retrouver le sens du monde et rompre avec ce que le sous-titre de La Barbarie intérieure appelait « l’im-monde  » moderne. Sans illusions sur l’art contemporain officiel, qu’après Baudrillard il définit dans une conférence de 2004 par la visée de l’insignifiance, voire une « récusation du monde », Mattéi se tourne vers le cinéma pour célébrer sa capacité à nous remettre au monde. Ce volume comporte en effet des extraits saisissants, sans équivalent dans l’œuvre publié, d’un manuscrit inédit, auquel Mattéi était en train de travailler au moment de sa mort et consacré à ce qu’il appelle, au sens littéral, le monde de Hollywood. Approfondissant la réflexion de Stanley Cavell qui, dans La Projection du monde (1971), célébrait en Terrence Malick un équivalent cinématographique de Heidegger, Mattéi ne s’intéresse pas tant au « Nouvel Hollywood » auquel appartient l’auteur des Moissons du ciel (1978) qu’au cinéma classique hollywoodien, révélateur privilégié de « l’énigme ontologique que pose le cinéma » : l’émergence du monde. Celle-ci était pensée par Heidegger à partir de l’entrecroisement du « conflit hésiodique de la Terre et du ciel » et du dialogue tendu, chanté par Hölderlin, entre les habitants du monde : les hommes et les dieux. Or c’est ce « quadriparti » formé par les deux couples d’opposés terre/ciel-mortels/divins, que Mattéi retrouve à l’œuvre dans la manière dont l’âge d’or du cinéma hollywoodien articulait « mouvement du récit » et « narration des choses », en opposant deux à deux quatre pôles : celui de la production (toujours en retrait du film projeté, même dans le « métafilm » auquel le livre projeté devait consacrer son dernier chapitre), celui de la « stylisation des grands genres filmiques », celui de « l’idéalisation des personnages » et enfin celui de « la participation des spectateurs » à un récit doué de sens qui a sur eux un effet cathartique. Le tout gravitant autour d’un « meneur de jeu du monde hollywoodien » identifié par Mattéi non pas au metteur en scène, mais à la star « qui raconte et qui montre ». Installée à une place médiane entre les quatre autres pôles et à la croisée de l’axe de la manifestation du visible et de celui de la donation de sens, « l’étoile » assure donc à la « trame hollywoodienne du monde » sa cohérence ; au passage, le monde de Hollywood se trouve donc crédité d’une structure pentadique, comme celle dont Mattéi étudiait le déploiement dans la pensée mythique et cosmologique des Grecs.

Sans minorer l’apport du chapitre iv, qui rassemble des réflexions éthiques éminemment contemporaines sur la gratuité du bien (« pure donation »), la vieillesse (« tournant de l’existence » plutôt que « rupture dans le cours de la vie »), la dignité des handicapés (que « rien » ne justifie, sinon ce « rien de ce qui est ou de ce qui est connu » qu’est le bien lui-même) et propose surtout un rare autoportrait philosophique dans lequel Mattéi assure vouloir restaurer « le sens de l’être » pour dissiper « le non-sens du simulacre », nul doute que c’est précisément en approfondissant, dans ce Monde de Hollywood inachevé, sa réflexion sur la puissance cosmogonique de l’œuvre d’art que Mattéi témoignait avec le plus d’éclat de la pertinence et de la fécondité de son projet philosophique : « non pas la déconstruction, mais la constitution d’une architectonique ».

Cerf, 2024
432 p. 35 €