La nature en révolution de Jean-Baptiste Fressoz et al. et Les natures de la République de Pierre Cornu et al.

Les deux premiers tomes de cette entreprise collective cassent quelque peu l’image d’une souveraineté énergétique française absolue dans le passé.


Entreprise collective remarquable dans son ambition et le style des chapitres, cette histoire est influencée par les travaux de Jean-Baptiste Fressoz et François Jarrige, certains de ses directeurs, sur l’énergie et le lent passage à l’anthropocène. Sur ce dernier point, la surprise du premier volume se trouve dans le constat que la France a rejeté, entre 1789 et les années 1860, l’équivalent de deux ou trois ans d’émissions de CO2 actuelles du pays. En particulier du fait de l’absence de pétrole, mais également grâce à la proximité du charbon et surtout à une utilisation massive de la biomasse et de l’énergie animale jusqu’à la fin du xixe siècle. L’autosuffisance reste cependant limitée, en particulier pour le guano péruvien ou le souffre sicilien, mais la lente révolution industrielle et la longue absence du pétrole dans les locomotions ou l’agriculture limitent les importations et les pollutions. Les éclaircissements sur l’exportation du capital français vers les mines belges et les chemins de fer européens rejoignent les préoccupations contemporaines sur l’empreinte carbone des investissements particuliers ; il y a cent cinquante ans comme aujourd’hui, les plus riches en possèdent une plus forte.

Quand le lecteur s’attend à retrouver les Landes ou le bassin minier du Pas-de-Calais comme de grands sujets d’études, il trouve de grandes études sur les aménagements forestiers, la place de la montagne dans les politiques publiques et le tourisme naissant. Le chapitre sur les aspects environnementaux de la Première Guerre mondiale apporte des éclairages sur l’implication des animaux dans le conflit, en particulier la mobilisation massive de chevaux, justifiant là aussi des importations massives. Ce faisant, les deux premiers tomes de cette entreprise collective cassent quelque peu l’image d’une souveraineté énergétique française absolue dans le passé : ainsi des mines de charbon françaises, ne fournissant que de 40 à 50 % de la consommation du pays ou du faible accès aux nitrates, rendus progressivement nécessaires pour l’amélioration chimique des sols, question qui n’est pas traitée avant les années 1920 avec la création de la future usine AZF1. Aussi, la fin de la seconde partie, qui se termine par la défaite de 1940, se lit de façon surprenante comme la première irruption d’un facteur externe, la guerre et la défaite face à l’Allemagne nazie en quelques semaines, dans un pays que les auteurs avaient jusqu’alors comme isolé de son intégration mondiale : à la fois par le protectionnisme, renforcé par Jules Méline aux débuts de la IIIe République, et le fort poids démographique en Europe (jusqu’aux prémices de 1914) permettant de privilégier le marché interne sur l’expansion. Or, pour la première fois, la modernisation incomplète (de l’agriculture, du tissu productif, des villes et des infrastructures) de la France lui vaut une défaite complète. En dépassant labourage et pâturage comme « les deux mamelles de la France » (Sully), les historiens décrivent une technicité inachevée qui ne parviendra à son optimum qu’après 1945, objet du troisième volume à venir.

  • 1. Voir Michaël Llopart, Aux origines d’AZF. Le problème de l’azote en France (1919-1940), Tours, Presses universitaires François-Rabelais, coll. « Perspectives historiques », 2023.

La nature en révolution. Une histoire environnementale de la France, 1780-1870 (vol. 1)
Jean-Baptiste Fressoz, François Jarrige, Thomas Le Roux, Corinne Marache et Julien Vincent
La Découverte, 2025, 320 p., 24 €

Les natures de la République. Une histoire environnementale de la France, 1870-1940 (vol. 2)
Pierre Cornu, Stéphane Frioux, Anaël Marrec, Charles-François Mathis et Antonin Plarier
La Découverte, 2025, 352 p., 23 €