Bois, Terre, Paille : le nouveau BTP

Philippe Simay, philosophe, maître de conférences à l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-Belleville, vient de publier Bâtir avec ce qui reste. Quelles ressources pour sortir de l’extractivisme ? (Terre urbaine, 2024), où il dénonce la soumission de l’architecture au productivisme et à l’extractivisme, et appelle à ne plus construire du neuf pour valoriser le déjà-là.

Entretien avec Philippe Simay

Vous critiquez la notion de ressources naturelles et lui opposez celle de « ce qui reste » : que faut-il entendre par-là ?

La notion de ressource naturelle est ambiguë, car les ressources sont avant tout des constructions sociales qui explicitent la façon dont nous nous rapportons à nos milieux pour les exploiter. Une chose peut être une ressource à un moment ou un endroit donné et pas à un autre. Il importe aujourd’hui de reconnaître que les êtres vivants non humains ne sont pas a priori des ressources à notre disposition et qu’ils ont eux aussi besoin de ressources pour exister. Ce que nous appelons « ressources naturelles » sont des bienfaits partagés du monde dont nous ne sommes pas les propriétaires ou les gestionnaires attitrés. Mais alors, comment construire et avec quoi ? Le livre propose une réponse radicale : au lieu de prélever davantage sur la terre, nous devrions mobiliser tout ce que nous avons déjà transformé et qui peut encore servir, tous les matériaux de seconde main. Apprendre à composer avec ce qui reste, là est notre véritable ressource.

Avec d’autres, vous partagez l’idée que l’architecte a d’autres manières de mobiliser ses compétences que de construire du neuf, lesquelles ?

En effet, on devrait d’abord valoriser ce qui existe, l’entretenir et le maintenir en l’état le plus longtemps possible. S’il faut intervenir, on peut restaurer, réhabiliter et rénover. Et si rien de cela n’est faisable, alors on peut construire en neuf. Mais là encore, il conviendrait d’utiliser en premier lieu des matériaux de réemploi et non des matériaux neufs. Allons plus loin : un diagnostic général du bâti devrait être obligatoire dans toutes les villes. Cela éviterait beaucoup de constructions inutiles. C’est toute une éduction à revoir. Inversons ce que nous avons appris pendant des décennies pour faire de la construction neuve l’exception et non la règle.

Vous êtes persuadé que les matériaux du productivisme (le béton armé, l’acier, les vitrages…) vivent leur chant du cygne et que la terre, la pierre, le bois, la paille et les fibres vont s’imposer de plus en plus. Pourtant, à l’échelle mondiale, les infrastructures et la plupart des constructions se font en béton, porté par des puissantes multinationales…

Le béton est aujourd’hui le premier matériau utilisé au monde, avec 4 milliards de mètres cubes par an. Même s’il a encore de beaux jours devant lui, il est devenu le symbole d’une économie extractiviste et productiviste qui épuise le monde au point de le rendre inhabitable. C’est le matériau ubiquitaire par excellence, celui qu’on trouve partout et qui peut être mise en œuvre par n’importe qui. D’autres modes constructifs sont à valoriser : le réemploi, bien sûr, mais aussi la construction en Bois, Terre, Paille que d’aucun appelle avec malice le nouveau BTP. Pas seulement parce que ce sont des matériaux écologiques et bas carbone, mais avant tout parce qu’ils nous permettent de renouer avec des savoir-faire oubliés, ceux d’une architecture vernaculaire toujours consciente de son écosystème matériel. Ce sont des matériaux qui nous rapprochent du monde, le rendent plus sensible, plus tangible quand tout devient très abstrait.

Vous considérez que nous vivons une période de changement de la pratique architecturale : la petite agence libérale fait place au collectif résolument transdisciplinaire, associant des architectes, des paysagistes, des graphistes, des designers et des ménageurs de l’urbain. Quels en sont les signes avant-coureurs ?

L’idée que les architectes doivent nécessairement exercer en libéral et construire en neuf est révolue. Les années 1990 ont vu émerger des collectifs d’architectes, de designers et d’artistes qui investissaient des espaces marginaux, comme les friches urbaines, ouvrant un nouvel imaginaire spatial. La transdisciplinarité fait désormais partie intégrante des pratiques de projets. Mais ce qui se passe au sein de l’écoconstruction va plus loin. L’enjeu n’est pas seulement environnemental. Il porte également sur les conditions sociales de la production architecturale : quel type d’activité, de pénibilité, de rémunération pour construire durablement ? À travers la recréation des filières professionnelle autour d’un matériau, par exemple celle de la construction en terre crue, c’est toute une économie de travail qui est interrogée. La question du travail est au cœur de la transformation écologique de nos sociétés.

Propos recueillis par Thierry Paquot

Bâtir avec ce qui reste. Quelles ressources pour sortir de l’extractivisme ?, Terre urbaine, L’Esprit des villes, 2024
160 p. 17 €