Le règne du flou

Dans son dernier roman, La Femme bue par l’aube (PhB, 2023), Maurice Mourier fait cohabiter sur une île des hommes et des femmes qui ont quitté notre monde et ses catastrophes. La contre-société qu’ils forment donne à l’auteur l’occasion de faire l’apologie du flou – de la géographie, des personnages et de la langue même – ainsi que du plaisir – sensuel et de lecture.


Maurice Mourier – également connu sous le pseudonyme de Michel Mesnil, celui du critique de cinéma d’Esprit pendant une cinquantaine d’années – prend un malin plaisir à croiser les genres. Mesnil/Mourier, deux noms pour un écrivain qui nous fait son cinéma, pour un homme d’images qui ne se laisse pas intimider par les mots et les projette dans tous les genres littéraires possibles. Ce dont témoigne le feuilleton littéraire qu’il publie dans la revue Diasporiques sur « ses » écrivains de prédilection sous le titre « Mes Grands Transparents ».

C’est bien d’un mélange des genres qu’il s’agit avec ce deuxième tome d’une trilogie annoncée qui ne parle que de clôture et de communauté vivante. La Femme bue par l’aube n’a qu’une obsession : faire habiter sur une île déserte une cohorte de femmes et d’hommes qui avaient dans un premier temps, dans La Maison qui recule, tenté de vivre ensemble dans un espace non insulaire. Ce n’est pas pour autant une robinsonnade, mais l’occasion de réunir dans un espace sauvage des individus qui veulent quitter un monde perdu d’avance, celui de la catastrophe présente, dans lequel ils ont vécu jusque-là. Écrire une robinsonnade à plusieurs pour mieux échapper à un univers en train de sombrer corps et biens, c’est le désir plus ou moins partagé de l’îlot. Mais le clair-obscur est de rigueur : le lecteur ne connaît rien du voyage et de cet espace insulaire où l’on sent des odeurs d’Islande ou d’Écosse. On imagine juste que les insulaires d’un nouvel âge ne sont pas partis à la recherche d’un trésor oublié et qu’il ne s’agit pas pour eux de découvrir un autre monde. Ce n’est pas un « cul-de-sac », pour reprendre le titre du film de Roman Polanski, un polar maritime où la mer recouvre l’espace. Ce n’est pas non plus une aventure individuelle puisque les insulaires ne sont ni des naufragés, ni des Robinson confrontés aux traces de Vendredi ou d’autres indigènes. Nous voilà dans une terre peu utopique – plutôt le dur Ouessant, cher à Henri Queffélec (le grand écrivain des phares bretons, un ancien d’Esprit !), qu’une île polynésienne à la Stevenson –, on erre dans une lande avec des personnages contrastés dont on ne sait pas trop d’où ils arrivent mais qui ne sont pas des inconnus les uns pour les autres.

Si le flou règne, on apprend cependant qu’il y a des distinctions entre eux et que l’égalité n’est pas de mise. Il y a d’abord les quelques anciens qui orchestrent la vie commune après avoir déjà vécu une aventure dans un château kafkaïen sur la terre d’hier, ce sont les fondateurs de la communauté, qui ont vécu le début de la trilogie romanesque. Mais on découvre parallèlement les lieux où ils se rencontrent et font ripaille dans des beuveries dignes de Bukowsky. Telle est la première règle, se faire plaisir, boire et créer un climat propice aux rencontres corporelles et amoureuses. Et pour cause : il ne faut pas succomber aux ressentiments, comme ce fut le cas du monde d’où ils ont débarqué, un monde invivable et qui a mal tourné.

À côté des lieux de rencontre hédonistes, il y a aussi les espaces dédiés à l’enseignement des enfants, à qui il faut faire comprendre le monde d’avant pour préparer cet autre monde à inventer. La question de l’enseignement n’intervient pas par hasard, car elle est le nerf de la langue : qu’est-ce qu’il faut croire ? Mais aussi, comment parler de ce à quoi il faut croire ? À qui se fier ? Aux sachants ou aux imbéciles, aux belles plumes ou aux grandes gueules ? Mais alors comment faire la différence entre le sachant et l’imbécile, sinon en suivant les rhétoriques du langage ? Dans ce contexte d’une réinvention du monde qui n’est pas l’abbaye de Thélème chère à Rabelais, il ne faut pas confier l’éducation aux curés, une engeance très mal vue dans l’île, qui ne connaissent que des dogmes.

Le langage est mis à rude épreuve, et Mourier en profite goulûment, il raconte des histoires abracadabrantes, il bricole des mots, des noms plus impropres que propres, à tire-larigot. L’erreur serait de vouloir tout comprendre alors qu’il n’y a rien d’autre à faire que de courir après une langue hénaurme, après des idiomes contrastés et souvent incompréhensibles en traversant les genres littéraires.

Imaginons que Sganarelle et Sancho Pança aient pris le dessus sur Don Juan et Don Quichotte, qu’ils aient pris la plume pour se moquer, se foutre et se contrefoutre de leurs maîtres, dont ils ne connaissent pas les ruses de langage. Un début de Renaissance insulaire se découvre comme la marée, un nouveau monde de nouveaux venus qui ne se prennent pas pour des Indiens prend bizarrement forme. Impossible de ne pas prendre le vent du langage et de résister aux foudres de l’invention langagière, on est dans un Oulipo où le mistral secoue les langues, Queneau ne fait pas oublier Perec, et tout le monde peut se prendre pour Ubu… Tout le monde ou à peu près, car il y a un impératif, qui est de raconter des histoires, des contes et des récits, des vers et des aphorismes, mais tout le monde n’y parvient pas et les dogmes sont des archaïsmes.

Sans que l’on s’en doute, du moins si on a tourné sagement les pages (mais est-ce possible ?), l’auteur se dévoile discrètement à la fin quand il se demande pourquoi le flou règne sur cet ouvrage saugrenu, un flou géographique, un flou des personnages qui ne va pas dans le sens d’un bon cinéma ou d’une robinsonnade utopique. Le flou règne, une douce folie aussi, mais il faut faire avec, Mourier ne cesse de nous dire qu’il faut avancer ensemble, encore ne faut-il pas avoir peur des corps, ni des orages, ni des orgies, ni des tempêtes. S’il faut se débarrasser des curés et sauver la femme qui revient, « la femme bue par l’aube », celle qui s’appelle Évelyne et qui est mystérieusement repartie dans le monde d’avant à la recherche d’une autre femme aimée. Entre avant, pendant et après, on saisit que le livre n’a pas peur, si inventif soit-il, de nous parler du flou qui règne, car l’invention d’un monde passe par l’apprentissage de toutes les langues possibles. Mourier redevient Mesnil, il instaure le flou dans son imaginaire littéraire qui est aussi un écran de cinéma : dans une séquence de quelques pages intitulée dramatis personæ – le latin n’est ici qu’une langue parmi d’autres –, il fait l’apologie du flou. Il reconnaît ainsi que la topographie de Backwards Island laisse à désirer, car les îliens n’ont pas pu photographier leur île, où les appareils de reproduction en tous genres n’ont pas droit de cité. Mais il en va de même pour les personnages : combien sont-ils, les fondateurs et les autres, les entrants et les sortants ?

« Quoi qu’il en soit, l’imagination seule permet de restituer l’île dans sa vérité vécue. » À vous, cher lecteur, de faire preuve d’imagination, le flou est passager si vous voulez lire ce livre paradoxal, puisqu’il ne raconte pas une utopie sur canapé et invite chacun à être un îlien de l’écriture. Il faut se faire plaisir, comme ces fondateurs en mal d’un nouvel enseignement des langues. La fin du monde est de l’autre côté de la lande et de la mer, on l’oublie vite dans cette île romanesque où on n’hésite pas à faire danser toutes les langues qui ont fait et refait le monde avant de le défaire. Outre-monde, outre-langues, une sacrée mascarade, un voyage au milieu de la langue !


La Femme bue par l’aube
Maurice Mourier

PhB Éditions, 2023
670 p. 25 €