Se vouloir du bien et se faire du mal. Philosophie de la dispute de Maxime Rovere
Maxime Rovere parvient avec succès à proposer des solutions aux problèmes posés tout en développant une éthique pratique et concrète. À contre-courant de la tradition philosophique moderne, il montre que nous ne nous connaissons jamais réellement nous-mêmes et que c’est à partir de ce malentendu premier que naissent les disputes.
Comment deux personnes porteuses de bonnes intentions se retrouvent-elles à se faire du mal ? À partir d’une observation des disputes entre proches, Maxime Rovere développe une éthique relationnelle tournée vers la transformation. Les disputes naissent parfois du fait le plus insignifiant et surgissent presque exclusivement contre notre gré, aussi ne répondent-elles pas aux injonctions morales classiques. Pour autant, elles sont un aspect naturel des relations que nous entretenons avec nos proches.
Maxime Rovere fait périodiquement référence aux Stoïciens dont l’éthique d’acceptation résonne avec son approche : « Ces philosophes se dépouillent des masques orgueilleux des adultes pour ouvrir le dialogue avec eux-mêmes, et déjouer de cette façon le raidissement de l’ego par ses propres brèches. » À partir du moment où nous nous retrouvons dans une dispute, nous ne sommes plus réellement nous-mêmes. Malgré une posture d’opposition frontale avec notre interlocuteur, nous formons ensemble un système relationnel dynamique. Or nous avons tendance à nous identifier à certaines disputes, particulièrement « celles qui engagent nos relations les plus intimes ». C’est ainsi que nous nous braquons, nous enfermons et nous isolons. Nous recherchons alors un coupable. Nous nous autoproclamons juges tout en étant également parties. Mais si nous ne sommes pas vraiment des auteurs d’intentions, une éthique a-t-elle encore un sens ? Pour Maxime Rovere, la fragilité de ces intentions n’empêche pas les agents de « jouer un rôle central dans leur propre devenir ». Une fois le moment de dispute passé vient celui du pardon. Le pardon suppose un coupable et il est donc, d’une certaine manière, « toujours injustifié » : « Le cœur humain n’est pas une machine dont on puisse braquer sans dommages le guidon dans un sens ou dans l’autre. » En réalité, c’est à l’autre de nous rendre libres.
Maxime Rovere parvient avec succès à proposer des solutions aux problèmes posés tout en développant une éthique pratique et concrète. À contre-courant de la tradition philosophique moderne, il montre que nous ne nous connaissons jamais réellement nous-mêmes et que c’est à partir de ce malentendu premier que naissent les disputes. Il faut donc réintégrer le principe d’incertitude : « Il s’agit de concentrer l’attention non sur les causes incertaines des actes, mais sur l’existence certaine de causes ignorées de tous. » Dans cette perspective, il est nécessaire de s’ignorer, d’ignorer ses failles, pour être soi-même : « On ne peut pas à la fois être quelqu’un et savoir qui l’on est. » La dispute n’est donc ni un accident, ni une punition, mais une épreuve, « qui s’adresse à nous parce que nous la demandons ». Il n’y a donc pas trop de disputes, mais trop de disputes dont les individus ne tirent rien. Contre le discours faux et culpabilisant de la psychologie positive qui exhorte à rejeter toutes nos passions pour être heureux, le calme à tout prix peut faire rater l’essentiel : la transformation par la colère, naturelle et donc saine.
Tout au long de son ouvrage, Maxime Rovere emprunte au vocabulaire de la physique et des mathématiques. Les êtres humains sont comme des atomes en interaction les uns avec les autres au sein de systèmes. La dispute est dès lors une « expérimentation ». Il fait également régulièrement référence à l’éthique du numérique, des machines, de l’intelligence artificielle. Nous voudrions en effet traiter l’être humain comme une machine supposée infaillible et rationnelle. Pourtant, nous sommes des êtres plus complexes, aussi changeons-nous plus difficilement, en faisant preuve de volonté et de patience. Si le rôle de la dispute est foncièrement ambivalent, c’est que tout dépend de l’attention qu’on y porte.