Construire le monde autrement
Construction, rénovation, bricolage : des catalogues sont là pour proposer toute leur gamme de produits. Mais pour chacune de ces marchandises, le choix du matériau reste trop souvent, pour le consommateur pressé, une question secondaire. Partant de ce constat, Armelle Choplin et Philippe Simay proposent, dans leur dernier ouvrage, un « catalogue critique » des matériaux.
Dans votre introduction, vous présentez votre « catalogue critique et illustré » comme « une invitation à poser les fondations pour construire le monde autrement » et votre conclusion s’intitule : « sortir du catalogue ». Avant de pouvoir abandonner un catalogue qui impose son efficacité, est-on en mesure aujourd’hui de concevoir, en quelque sorte, un catalogue de transition pour aider chacun à bâtir une « éthique de la construction » ?
Armelle Choplin : Notre livre se présente sous la forme d’un catalogue critique ou d’un contre-catalogue, à l’opposé de ceux proposés par les grandes enseignes de bricolage. Nous avons choisi des produits qui pourraient figurer dans un catalogue classique mais en lieu et place de lister leurs caractéristiques techniques, les dimensions et prix, nous proposons des fiches « socio-politiques » qui mettent la lumière sur le coût social et environnemental de leur production. Nous revenons brièvement sur l’histoire du matériau, sa filière, la façon dont il est devenu hégémonique ou a été asservi par le capitalisme pour devenir un produit standardisé et industrialisé. Nous invitons à décentrer le regard en étudiant, en différents lieux de la planète, ces produits globalisés. La dernière partie de l’ouvrage, consacrée aux matériaux subalternes récalcitrants – la terre, la paille, la pierre, le réemploi –, est évidemment hors catalogue « classique ». Ces produits ne sont pas pour l’instant commercialisés dans les grandes surfaces, car ils résistent à l’industrialisation. Ils sont liés à un milieu précis et présentent des caractéristiques qui empêchent leur généralisation à l’échelle mondiale. C’est pour cela que nous invitons le lecteur et la lectrice à « sortir du catalogue », lequel impose a priori une manière de construire en présélectionnant les produits, en en proposant certains à la vente, et non pas d’autres, ce qui conduit à une homogénéisation du monde.
Construire en béton permet de construire partout et en tout lieu de la même façon, et ce en se démarquant du contexte, en en faisant abstraction. Notre contre-catalogue invite à sortir de cette abstraction et propose au contraire des matériaux plus respectueux des environnements mais aussi des êtres vivants qu’ils sont censés abriter. Les deniers épisodes de canicules, en juin 2026, ont montré combien les environnements bâtis ont un impact sur nos corps et nos vies. Notre livre est une invitation à sortir du catalogue, du moins celui que l’on nous sert depuis soixante-dix ans, et dont on prend la mesure maintenant qu’il est nocif. Sortir du catalogue pour enfin proposer le nôtre. On pourra l’appeler « catalogue de la transition », comme vous le proposez. Ou, de façon peut-être plus poétique, « catalogue des matériaux de la vie », qui portent la vie plutôt qu’ils ne la détruisent…
Les matériaux sont des « objets politiques », d’ailleurs « ils nous gouvernent ». « Hégémoniques » ou « vassalisés », ils font état d’une extraction, d’une fabrication et d’une consommation qui semblent désormais incontrôlables et sans limites. Pourquoi les questions en lien avec les usages de ces matériaux sont-elles, aujourd’hui encore, écartées de façon aussi rapide et violente ?
Philippe Simay : Aujourd’hui, notre relation aux matériaux de construction procède d’une ignorance savamment orchestrée. Nous les percevons comme des produits neutres et disponibles, sans rien savoir de leur condition d’extraction, de production et de circulation. Cette abstraction masque les rapports sociaux, environnementaux et économiques dont les matériaux procèdent. Dès que l’on suit la trajectoire d’un matériau, apparaissent des paysages dévastés et des travailleurs exploités, des communautés d’êtres humains et non-humains vulnérabilisées. Les matériaux sont des objets politiques qui façonnent nos manières de construire et d’habiter. C’est en ce sens que nous écrivons qu’ils nous « gouvernent ». L’omniprésence du béton, de l’acier, du verre ou du plastique dans notre cadre de vie est le résultat d’un rapport de forces, de choix techniques, de normes, d’alliance entre des pouvoirs publics et des intérêts privés. Dans ce livre, nous voulons mettre en question un modèle de développement matériel fondé sur un extractivisme et un productivisme sans limites. Et proposer d’autres pistes possibles.
Notre relation aux matériaux de construction procède d’une ignorance savamment orchestrée
« Recyclage », utilisé bien souvent comme mot écran, est un terme qui demande toujours à être précisé. Comme certains architectes et constructeurs, vous préférez parler de « circularité et de réversibilité ». Est-ce que les agglomérations conséquentes, les mégapoles, perçues immédiatement comme « gisements de matériaux », ne vont pas devenir les lieux privilégiés de cette économie circulaire ?
Philippe Simay : Nous préférons parler de réemploi plutôt que de recyclage. Le recyclage reste souvent inscrit dans une logique productiviste, où il s’agit de transformer les déchets pour alimenter un nouveau cycle de production, sans remettre vraiment en cause l’accumulation de matière. A l’inverse, le réemploi vise à préserver la valeur des matériaux en prolongeant le plus possible leur existence. Les grandes villes, assurément, représentent des réserves potentielles de matériaux mais les considérer comme des « gisements » reconduit la logique extractiviste. L’enjeu est plutôt de changer d’imaginaire en regardant le « déjà-là » avec plus d’attention, en le considérant comme notre véritable patrimoine.
Le réemploi ne change pas seulement la production des matériaux. Il réinterroge également notre relation au travail et à la matière elle-même. C’est une pratique qui valorise l’intelligence du geste et le dialogue avec les matières qui nous environnent, là où le modèle industriel privilégie la vitesse et la standardisation. Évidemment, promouvoir le réemploi suppose d’accepter de prendre davantage de temps. Il faut diagnostiquer ce qui peut être réemployé, il faut démonter, trier, reconditionner et stocker les matériaux. Cela demande davantage de travail que d’acheter des produits neufs sortis d’usine. Là encore, c’est un choix politique : préfère-t-on continuer à investir dans une production industrielle toujours plus automatisée ou dans la main-d’œuvre et la transmission des savoir-faire ? Nous sommes convaincus que l’économie circulaire ne consiste pas seulement à faire circuler les matériaux pour optimiser des bilans carbone, mais aussi à faire vivre des filières sur des territoires, en étant capables de rémunérer dignement celles et ceux qui prennent soin du monde matériel qui existe déjà.
Qu’il s’agisse de « matériaux hégémoniques », de « matériaux subalternes vassalisés » ou de « matériaux subalternes récalcitrants », chacune des parties de ces chapitres s’ouvre par une illustration de Maud Harou. Le sol, le paysage, mais aussi le travail humain organisent donc l’ensemble du visuel. Comment avez-vous travaillé avec l’illustratrice pour aborder des questions qui ont pour échelle la globalisation ?
Armelle Choplin : Les catalogues classiques sont généralement agrémentés de photographies mettant en valeur les produits à commercialiser. Nous voulions garder cette idée d’illustration mais souhaitions ponctuer notre propos par des images engagées. Nous avons été séduits par les dessins réalisés à la main par Maud Harou, qui illustre régulièrement des textes de la revue Topophile. Nous lui avons envoyé nos textes et l’avons invitée à dessiner ces produits et ce qui lui semblait le plus étonnant de leur filière : par exemple le fait que le panneau d’aggloméré soit un résidu de bois, que l’argile utilisée dans les usines de céramiques européennes est aujourd’hui extraite à des centaines de kilomètres, que le monde de la construction repose sur les formules chimiques de colles dont l’usage empêche le réemploi et implique la démolition. Les illustrations représentent donc une autre manière de signifier la matière du livre, tout en s’inspirant du texte. Elles alimentent elles-mêmes la critique et la réflexion, en rendant visibles les sols, les paysages et au final un monde de la construction relativement méconnu. Elles permettent d’aller voir au-delà de l’étiquette et du code-barres de la grande enseigne de bricolage, et donnent à comprendre ce que la production de ces matériaux implique pour les paysages, l’environnement et le vivant.
Propos recueillis par Thierry Vilpou
Matériaux, un catalogue critique. Construire le monde autrement
La Découverte, 2026, 247 p., 20, 50 €