Sur Dante de Pierre Bouretz
Dès les prémices de son essai, Pierre Bouretz insiste sur le vécu singulier de Dante Alighieri : poète florentin du Moyen Âge tardif, foncièrement impliqué dans les affaires de son siècle – et cela au péril de sa vie. L’intensité de son engagement politique pour le bien commun le contraignit à vivre en exil. Ce livre recontextualise les raisons qui ont incité Dante à délaisser ses deux derniers ouvrages (De l’éloquence en langue vulgaire ; Le Banquet) pour s’atteler, dans l’urgence, à la composition de la Divine Comédie, chef-d’œuvre intemporel toujours empreint de mystère.
Pierre Bouretz est soucieux de « laisser voir ce que Dante réalisait avec des mots, dans un livre dont la puissance avait peut-être effrayé ses premiers lecteurs ». Ainsi, l’essayiste s’évertue à mobiliser toutes les ressources adéquates pour déceler le sens oublié de l’extraordinaire projet architectural qu’est la Comédie. En outre, suivant cette finalité, Pierre Bouretz met en exergue la jonction opérée par Dante entre les récits mythologiques de l’Antiquité et les événements historiques de son temps, soulignant au passage que la fiction poétique est entrelacée de préceptes philosophiques et théologiques, assurément antinomiques pour le Moyen Âge. Ainsi, la Comédie est, à l’image de son auteur, une synthèse de deux cultures. Toutefois, Dante s’écarte sensiblement du dogme religieux en prenant de nombreuses libéralités, comme quand il fait la représentation de l’au-delà ou refuse de condamner la curiosité. Selon ce « chorégraphe du regard », il s’agit tout simplement d’apprendre à voir pour devenir un « expert du monde » comme son Ulysse.
Dante avait pour vocation de s’extraire de tous les carcans ; ce qui justifie la « démesure » de son poème. Il s’est fait chantre de la liberté, dont l’ambition était d’émanciper le peuple dans son ensemble (les hommes autant que les femmes !) grâce à la démocratisation du savoir, ce « pain des anges ». Et dans cette perspective, il s’est détourné du latin (la langue de l’élite) au profit du vernaculaire. Pierre Bouretz explique en quoi la Comédie est une « aventure expérimentale » radicalement novatrice en son temps – autant sur le fond que sur la forme. À l’instar de Virgile dans la Comédie, il guide le lecteur, veillant à ce que demeure intacte sa propension à l’étonnement. Cet essai est peut-être un rituel à accomplir, avant – ou même après – la lecture de la Comédie ; et le parcourant assidûment, peut-être saurons-nous saisir à la dérobée l’unique sourire du poète.