Faut-il interdire les réseaux sociaux aux jeunes ? sous la direction de Serge Tisseron
Dirigé par Serge Tisseron et réunissant des contributions d’Anne Cordier, Nadia Daam et Grégoire Borst, ce court essai offre une polyphonie d’expertises sur la question de l’interdiction des réseaux sociaux aux jeunes. Loin de l’offensive politique actuelle, ces textes démontrent qu’aucun consensus scientifique n’existe sur le sujet. À travers des formats originaux (lettre du diable, lettre au président, témoignage intime de cyberharcèlement ou réquisitoire adressé à Mark Zuckerberg), les auteurs croisent leurs regards pour éclairer les pratiques réelles des adolescents sur ces plateformes. Entre alarmisme médiatique et enthousiasme naïf, l’ouvrage trace une voie mesurée qui privilégie l’accompagnement éducatif plutôt que l’interdiction verticale. Il révèle comment les réseaux sociaux constituent pour beaucoup de jeunes des espaces d’information, de sociabilisation et d’émancipation que l’on ne saurait supprimer sans conséquences.
Le chercheur Serge Tisseron « se met dans la peau du diable pour prendre ses distances aussi bien avec les pourfendeurs des réseaux sociaux qu’avec leurs laudateurs les plus naïfs ». Il décrit une économie sauvage de l’attention exploitée par les réseaux sociaux, aboutissant à une « économie de la tension ». Par la suite, il admet les nombreux points positifs des réseaux sociaux et critique la nouvelle loi d’interdiction aux moins de 15 ans. Loin des caricatures, il rappelle que « tous les jeunes qui vont sur TikTok ne s’abrutissent pas dans des boucles de rétroaction courtes […] Il y en a qui trouvent un espace de sécurité dans un monde qui les effraie… » Et d’autres jeunes luttent contre la solitude, s’instruisent sur divers enjeux au sein d’une véritable « éducation par les pairs ». En outre, Serge Tisseron décrit une société conservatrice et apeurée où les parents, dans un réflexe de surprotection, ne laissent plus jouer les enfants dehors ou vaquer à une socialisation normale. Le bien-être numérique des enfants et adolescents semble donc un enjeu global qui nécessiterait, en complément, des activités culturelles ou sportives mieux accessibles.
Dans sa « Lettre à Emmanuel Macron », Anne Cordier déconstruit le consensus éducatif et politique en faveur de l’interdiction des réseaux sociaux aux jeunes, qui repose sur une « défiance envers les enfants et adolescents » et les « fantasmes passéistes d’une société d’avant ». Au contraire des alarmistes, elle souligne les usages variés que les adolescents font de ces plateformes pour s’informer et se cultiver. S’ils ne lisent pas la presse papier, ils découvrent ses articles en ligne ou consultent ses vidéos sur TikTok et Instagram. Enfin, Anne Cordier rappelle l’importance des échanges avec les pairs ou sa famille autour de la pratique du numérique : « L’interdiction nourrit la clandestinité, le repli, la peur. » Ainsi, la chercheuse démontre que l’éducation au numérique est une éducation à la citoyenneté.
Tordant le cou aux préjugés, elle observe le succès de Hugo Décrypte et ses millions d’abonnés ou encore d’autres journalistes nouvelles générations et vulgarisateurs historiques (par exemple, Simon Le Galliot). Il s’agirait donc de prendre avec des pincettes certains chiffres sensationnalistes à propos de l’usage abêtissant du numérique. Anne Cordier observe de manière bourdieusienne la construction d’un savoir biaisé au sein des sondages concernant la lecture des médias chez les adolescents. En effet, les adolescents répondent directement ne pas lire la presse à des questions standardisées. Ils ne lisent simplement pas la presse papier… Néanmoins, les jeunes découvrent aussi du contenu informationnel de qualité en ligne sur les réseaux sociaux qui « constituent ici un levier majeur de capital informationnel et donc de distinction dans le monde ».
Dans sa « Lettre à ma fille », Nadia Daam témoigne du cyberharcèlement qu’elle a subi de la part d’utilisateurs d’un forum de jeux vidéo imprégné de culture masculiniste : « Je suis journaliste. Je suis une femme. Je suis issue de l’immigration. Je suis féministe. Je suis à l’intersection des haines. » Elle montre la longue temporalité du cyberharcèlement et une portée durant la vie entière. De plus, elle insiste sur les répercussions réelles de ce cyberharcèlement : protection policière, traitement psycho-médical, craintes pour sa fille et changements d’école, et effraction de son domicile. Se demandant si elle doit interdire à sa fille adolescente l’accès aux réseaux sociaux, Nadia Daam répond par la négative : « cette interdiction aura au moins un effet : pousser les jeunes vers des recoins encore moins réglementés et protégés ».
Dans sa « Lettre à Mark Zuckerberg », Grégoire Borst justifie la pertinence de l’interdiction par une réflexion scientifique sur les mécanismes cognitifs et sociaux. Parfois excessif dans ses critiques, parfois confus dans sa dénonciation d’une oligarchie numérique, le propos reste éclairant sur la psychologie des enfants : « Le cerveau des adolescents est plus sensible que celui des adultes au stress, à la comparaison sociale et à l’ostracisation. Et Mark : à population vulnérable, responsabilité accrue des acteurs économiques. » Enfin, Grégoire Borst défend la proposition, contenue dans son rapport collectif remis au président Macron en mai 2024, de « n’autoriser la présence de mineurs de moins de 15 ans que sur des réseaux sociaux jugés vertueux », mais qui nous laisse interrogatif : comment une société du signalement social de « vertus » ne sombrerait-elle pas dans la censure ?
A la lecture de ce texte, il apparaît que les adolescents méritent un accompagnement attentif, bienveillant et stimulant envers le numérique, qui leur permette de comprendre, de créer et s’affirmer au sein des réseaux sociaux. Une simple interdiction au moins de 15 ans, imposée de manière verticale, ne semble pas une réponse appropriée politiquement dans le contexte actuel d’usages débridés et généralisés depuis la tendre enfance ; elle s’inscrit dans une vision conservatrice de l’éducation à la citoyenneté et cherche à rassurer un électorat de « boomers ». Le rapport au numérique dans notre société, bousculée par les plateformes ou l’intelligence artificielle, mérite des politiques publiques qui s’appuient sur la recherche.