Crédits photo : Canva
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Greenwashing en Amazonie

Alors que la Cop30 se tiendra en 2025 à Belém, en Amazonie, la mise en avant des capacités d’absorption de CO2 par la forêt éclipse bien souvent l’enjeu de la réduction de nos émissions pour lutter contre le réchauffement climatique.


Depuis 2023, le Brésil semble de nouveau prendre l’écologie au sérieux. Le dossier de l’Amazonie est au cœur des discussions à l’occasion de la visite du président brésilien en Europe. Après des débuts difficiles, la politique environnementale de Lula da Silva tend à se concrétiser et on observe déjà un net recul de la déforestation en Amazonie. Néanmoins, il faut se méfier des effets d’annonces : la plus grande forêt de la planète fait l’objet de campagnes de communication politique qui révèlent les imaginaires climatiques contemporains.

Le sacre de la bioéconomie

La tenue de la Cop30 en 2025 à Belém est désormais actée. La capitale de l’État du Pará est une ville d’environ 1, 5 million d’habitants, située près de l’embouchure du fleuve Amazone. Le choix de la Cidade das Mangueiras, la « cité des manguiers », n’est pas anodin. En effet, le Pará a toujours été l’un des États stratégiques de l’arc de déforestation brésilien. Avant la fin du xixe siècle, le port de Belém était la seule porte d’entrée vers l’Amazonie pour les bateaux occidentaux. Dérivé de « Bethléem », Belém symbolise l’importance de cet estuaire pour le colonisateur portugais. La nouvelle « Bethléem sur l’Amazonie » est alors vouée à un destin fait de domination et d’exploitation de la nature. En 1904, le grand intellectuel brésilien Euclides da Cunha parle de l’Amazonie comme de « la dernière page, encore à écrire, de la Genèse1 ». Grâce à l’exploitation et au commerce du caoutchouc, la ville prend un essor économique important et visible, par exemple, à la richesse de son théâtre représentatif de cette « belle époque ». La vitalité économique de la région ne dure cependant que quelques décennies du fait de la concurrence des productions asiatiques.

Aujourd’hui, la préparation de la Cop30 et la « bioéconomie » suscitent un regain d’espoir à Belém. Définie comme « l’économie de la vie », la bioéconomie désigne l’ensemble des activités économiques qui valorisent la biodiversité du pays de manière durable, résiliente et inclusive. Les pouvoirs locaux ont bien compris les opportunités liées à ce nouveau modèle de développement. Le gouverneur de l’État du Pará, Helder Barbalho, est devenu l’homme clef de l’organisation de la Cop30. Il dénonce l’état actuel des choses : « Avec toute notre biodiversité, l’Amazonie ne représente que 0, 2 % des revenus mondiaux de la bioéconomie. » Mais des doutes planent sur la sincérité du nouvel engagement écologique des édiles locaux. Helder Barbalho est impliqué depuis 2017 dans un scandale de corruption sur fond de déforestation par l’élevage de bétail dans des zones protégées. Il a également pris position en faveur de l’exploitation controversée du nouveau gisement de pétrole à l’embouchure de l’Amazone, malgré l’avis négatif de l’Institut brésilien de l’environnement et des ressources naturelles renouvelables.

Le risque est donc de voir la Cop30 se transformer en une opération de communication. Déjà, les publicités institutionnelles apparaissent par centaines sur les chaînes de télévision et les radios locales. « L’action écologique » du gouverneur Helder Barbalho devient le sujet du moment. Pour Cícero Pedrosa Neto, journaliste de l’agence Amazônia Real, ce greenwashing « est puissant car il lave le passé de tous ces gens, comme s’ils jouissaient du privilège suprême d’une réinitialisation morale et juridique ». Dans sa dernière prise de parole à Belém, en juin 2023, Lula da Silva compare curieusement la Cop30 à la coupe du monde de football de 2014, inscrivant l’organisation de la conférence des parties dans une stratégie d’influence internationale et de retombées économiques.

La forêt salvatrice

À l’international, un récit parallèle, tout aussi problématique, se met en place avant le sommet : la neutralité carbone, qui régénère l’idée de la « forêt salvatrice » et sacrée.

Pour le Giec, la neutralité carbone correspond à une situation où les émissions anthropiques nettes de CO2 sont compensées à l’échelle de la planète par les éliminations anthropiques de CO2 au cours d’une période donnée. Mais certains acteurs politiques en détournent le sens pour faire de l’arbre, et a fortiori de la forêt, une simple machine d’absorption de carbone. Dans ce récit de la neutralité carbone, alimenté par les multinationales, le « poumon de la planète » devient un bien commun capable de sauver l’humanité du réchauffement climatique. Ce retour de la forêt salvatrice rappelle les discours de la fin du xixe siècle en faveur du reboisement et de la protection des forêts. À l’époque, la forêt était censée, selon les hygiénistes, chasser les miasmes responsables des épidémies et empêcher les inondations2. Aujourd’hui, elle est invoquée pour sauver le monde des catastrophes climatiques.

Or la mise en avant des capacités d’absorption de CO2 par la nature éclipse bien souvent l’enjeu que constitue la réduction de nos émissions : « Il n’y a pas assez d’arbres dans le monde pour compenser les émissions de carbone de nos sociétés et il n’y en aura jamais assez […] Les scientifiques estiment que les écosystèmes terrestres peuvent contenir suffisamment de végétation supplémentaire pour absorber entre quarante et cent gigatonnes de carbone de l’atmosphère. Une fois cette croissance supplémentaire atteinte (un processus qui prendra plusieurs décennies), il n’y a plus de capacité de stockage de carbone supplémentaire sur terre. Mais notre société déverse actuellement du CO2 dans l’atmosphère à raison de dix gigatonnes de carbone par an. Les processus naturels auront du mal à suivre le rythme3… »

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Héritant d’une situation exceptionnelle après le mandat de Jair Bolsonaro, l’actuel président brésilien se retrouve à devoir « dé-bolsonariser » l’État. Le choix de Belém comme ville d’accueil de la Cop30 est une opportunité positive, qui lui permet d’accentuer le contraste avec son prédécesseur. Néanmoins, certaines de ses prises de parole révèlent une certaine incompréhension de l’enjeu écologique. Penser la neutralité carbone comme une solution miracle doit interroger. S’appuyer de la sorte sur l’imaginaire de la forêt salvatrice revient à nier les défis complexes qu’induit la crise climatique contemporaine. Alain Lipietz ne se trompait donc pas lorsqu’il dénonçait le mythe de l’Amazonie4. Demain, l’Amazonie peut soit s’en tenir aux métaphores politiques datées et à leurs reprises médiatiques entérinant la continuation des faux-semblants, soit ouvrir la voie vers un véritable progrès écologique et humain.

  • 1. Euclides da Cunha, Amazônia, um paraíso perdido [1904], édition d’Artur César Ferreira Reis, Manaus, Valer, 2003, p. 354.
  • 2. Voir Chloé Vlassopoulos, « Le retour de la forêt salvatrice » [en ligne], Pour la science, no 472, 25 janvier 2017.
  • 3. Bonnie Waring, “There aren’t enough trees in the world to offset society’s carbon emissions – and there never will be” [en ligne], The Conversation, 23 avril 2021 (nous traduisons).
  • 4. Voir Alain Lipietz, « L’Amazonie, mythe français », Esprit, janvier 1991.