Critique de la raison animiste de Jean-Loup Amselle
En offrant un panorama des pensées contemporaines inspirées par « la raison animiste », l’ouvrage met en lumière les forces idéologiques sous-jacentes à la géopolitique mondiale en Afrique.
En anthropologue, Jean-Loup Amselle propose une réflexion humaniste sur certaines tendances de « la raison animiste » qui remet en cause « la doxa dominante », portant donc une charge polémique, notamment contre la politique du président Macron en Afrique. Il observe un retour en force mondial de l’animisme, fait de prophéties et de passé réinventé, comme un « pansement miracle permettant de guérir des affres de la modernité », en particulier à la faveur de la vogue de l’écologie.
L’auteur montre ainsi que la recherche de solutions concrètes de remplacement au capitalisme financier se tourne, de manière déformée et anhistorique, vers certaines sociétés africaines (l’éthique de l’Ubuntu) ou amérindiennes (la divinité Pachamama). Son « anthropologie du présent » met en perspective, avec pédagogie et exemples d’actualités, des concepts aux frais parfums, comme afrocentrisme, afro-futurisme, panafricanisme et animisme, critiquant leur confusion, leurs biais et leurs instrumentalisations politiques : « Si l’afrocentrisme est une relecture du passé tournée vers l’avenir, l’afro-futurisme apparaît comme une lecture de l’avenir tournée vers le passé. »
Le renouveau de l’afrocentrisme, inspiré des travaux de Cheikh Anta Diop, est « une réponse à l’eurocentrisme, et sans doute une façon de substituer un “miracle africain” à un “miracle grec” ». Il manifeste une volonté légitime de valoriser un continent, mais oublie les contextes historiques et les influences mutuelles au profit d’une racine unique et idéalisée. La recherche identitaire du « miracle africain » s’inscrit dans un populisme séduisant les masses, avec le risque d’être simplificateur1. « L’air afro-futuriste du temps » (le programme spatial zambien, le projet faramineux Akon City) idéalise le futur du continent sur la base d’un passé inventé et afro-centriste : « Le futur antérieur de l’Afrique pourrait bien résumer à lui seul l’équation afro-futuriste. » Quant au panafricanisme, historiquement légitime, il est parfois instrumentalisé, notamment par les « juntes au pouvoir en Afrique de l’Ouest » : « Exprimant d’un côté le désarroi et l’abandon à leurs sorts des peuples africains, il est d’un autre côté récupéré comme mot d’ordre par les élites dirigeantes pour masquer le pillage de l’État auquel elles se livrent. » Et il reste divisé par son « incapacité à englober sous une bannière commune le Maghreb et l’Afrique dite subsaharienne ».
Concernant le débat sur les restitutions d’œuvres aux pays africains, Jean-Loup Amselle dénonce l’absence de problématique historique. Ainsi, le discours de Ouagadougou d’Emmanuel Macron en 2017 est analysé comme le « premier acte du réenchantement primitiviste et animiste de l’Afrique » et la restitution apparaît « comme un processus de ré-ethnicisation qui s’inscrit paradoxalement dans le sillage colonial ». En offrant un panorama des pensées contemporaines inspirées par « la raison animiste », l’ouvrage met en lumière les forces idéologiques sous-jacentes à la géopolitique mondiale en Afrique.
- 1. Voir Salim Abdelmadjid, « Joseph Ki-Zerbo : le Savant, le Politique et l’Afrique », Esprit, août-septembre 2007.