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Notes de lecture

Dans le même numéro

Vagabondages de Lajos Kassák

Trad. par Roger Richard

mars 2021

Né en 1887 dans l’Empire austro-hongrois, serrurier de formation et poète par passion, Lajos Kassák est écrivain, peintre et fondateur de revues de l’avant-garde hongroise. Avant d’accéder à cette reconnaissance, il est, en 1909, un vagabond européen. Vagabonder ou vaguer, c’est-à-dire errer ici et là, fait l’objet d’une stigmatisation et d’une criminalisation progressive depuis la fin du Moyen Âge1, mais est aussi une expérience de l’éloignement du chez-soi et de ses pesantes habitudes prisée par les poètes. Avant Jack Kerouac, mais après François Villon, Lajos Kassák affronte les espaces ouverts, de Budapest à Paris en passant par l’Allemagne et la Belgique, et s’en souvient en 1927, lorsqu’il entreprend son autobiographie.

Bien que parti sans le sou, le vagabond n’est pas, comme on pourrait le penser, un être démuni. Sans jamais préciser comment il s’approvisionne en papier, Kassák dessine, prend des notes et surtout écrit des poèmes qu’il envoie aux rédactions de journaux via une amie restée à Budapest. Homme de réseaux, le vagabond n’a pas coupé les liens avec le pays, qu’il maintient grâce au solide maillage des postes européennes. Il s’insère ensuite dans un autre réseau, tissé au fur et à mesure du voyage : celui des vagabonds, fait de routes, d’asiles et de rencontres.

Les arêtes de ce réseau sont les chemins parcourus, qui esquintent les pieds et abîment l’allure ; les nœuds se composent des lieux d’accueil, où les vagabonds aspirent au repos physique et moral, mais qu’ils obtiennent rarement. Kassák témoigne du lourd protocole d’admission aux asiles de nuit, lieux de charité recherchés, tant la perspective d’une nuit sans toit sur la tête est éprouvante, mais aussi craints pour les mauvais traitements qu’on y subit. L’asile est le creuset terrible où se forge l’identité du vagabond. Lieu de rencontres, les logés y prennent conscience du caractère collectif de la condition vagabonde. Bien que revendiquée des poètes par goût pour la bohème, la marginalité de ce mode de vie est aussi assignée et subie lors de rituels d’accueil dégradants et déshumanisants : toilette collective, mauvaise nourriture, linge d’une hygiène douteuse, mais aussi le froid, la faim, la promiscuité et les insultes… Les effets psychologiques de la mise à nu des corps fatigués et surtout la peur de la dépossession des maigres biens portés à même le corps éloignent les aidants et des aidés. Peu de gratitude anime Kassák.

Ce réseau, enfin, prend vie par ceux qui le parcourent et qui l’infléchissent en échangeant recommandations et avertissements sur les chemins à suivre, et ceux à éviter. Certains vagabonds tiennent minutieusement leur propre guide de voyage et monnayent leurs informations. Les compagnonnages noués entre voyageurs se révèlent parfois pesants et Kassák finit par se fâcher avec son premier acolyte, le sculpteur Gödrös, dont la mauvaise maîtrise de l’allemand l’agace. L’auteur évoque l’insouciance des journées passées avec la panse pleine et sa conviction, acquise dans le monde du vagabondage, que le travail régulier, dégradant, ne fera plus jamais partie de son mode de vie. Il ne passe cependant pas sous silence les difficultés matérielles d’un voyage mené avec les seules ressources de la mendicité.

Le détachement procuré par le statut de voyageur facilite-t-il la transgression des normes, légales ou morales, auxquelles est tenu un individu avec domicile fixe ? C’est ce que suggère Kassák, qui dévoile, parmi les combines apprises pour vivre, le recours au mensonge. Occasionnellement, Kassák ment sur ses intentions, sa profession ou sa confession ; il se dit ainsi juif pour bénéficier d’une caisse d’entraide juive (autre réseau élaboré à l’échelle européenne) et manque de se faire démasquer lorsqu’il tient son livre de prières à l’envers ou peine à retenir les quelques lignes de prière apprises phonétiquement. La violence des vols et des agressions scande l’itinérance d’un vagabond qui fréquente le monde des individus statiques, auquel l’auteur ne se rattache plus, et celui des bas-fonds, qui l’inquiète ou le dégoûte. Asiles, fermes, bistrots, musées s’entrecroisent, dans un mouvement de balancier entre des descriptions sordides et des périodes plus apaisées, fournies par une journée réussie de mendicité ou les excentricités du poète anarchiste Emil Szittya, rencontré à Stuttgart.

Le récit s’ordonne par l’accumulation de saynètes, procédé qui donne une tonalité picaresque au parcours, mais qui participe aussi à ancrer les souvenirs d’une mobilité dans des lieux, ne seraient-ils que de passage. Ce réseau de lieux se déploie à l’échelle européenne, non sans rencontrer des barrières linguistiques (l’allemand) ou des frontières difficiles à franchir (le nord de la France). L’espace parcouru, celui des campagnes et des petites bourgades, possède finalement sa cohérence propre et, surtout, s’avère beaucoup plus marquant que l’arrivée à Paris. Horizon rêvé du voyageur hongrois, la capitale française se révèle décevante. Trop concrète peut-être après le temps du rêve… Aucun terminus ne semble, pour l’écrivain, pouvoir justifier d’avoir enduré tant de souffrances, ni inciter à rompre avec le temps du vagabondage.

  • 1.Voir André Gueslin, D’ailleurs et de nulle part. Mendiants vagabonds, clochards, SDF en France depuis le Moyen Âge, Paris, Fayard, 2013.
Séguier, 2020
248 p. 19 €

Roxane Bonnardel-Mira

Ancienne élève de l’ENS Paris-Saclay, Roxane Bonnardel-Mira est lauréate du prix 2020 du master en histoire du XIXe siècle.

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Science sans confiance

On oppose souvent science et croyance, comme si ces deux régimes de discours n’avaient rien de commun. Pourtant, l’expérience nous apprend que c’est généralement quand l’un des deux fait défaut que l’autre subit une crise. Dans le contexte pandémique actuel, l’incapacité des experts et des gouvernants à rendre compte dans l’espace public des conditions selon lesquelles s’élaborent les vérités scientifiques, aussi bien qu’à reconnaître la part de ce que nous ne savions pas, a fini par rendre suspecte toute parole d’autorité et par faciliter la circulation et l’adhésion aux théories les plus fumeuses. Comment s’articulent aujourd’hui les registres de la science et de la croyance ? C’est à cette question que s’attache le présent dossier, coordonné par le philosophe Camille Riquier, avec les contributions de Jean-Claude Eslin, Michaël Fœssel, Bernard Perret, Jean-Louis Schlegel, Isabelle Stengers. À lire aussi dans ce numéro : l’avenir de l’Irak, les monopoles numériques, les enseignants et la laïcité, et l’écocritique.