L’innovation, mais pour quoi faire ?. Essai sur un mythe économique, social et managérial de Franck Aggeri
En critiquant le caractère souvent irresponsable des pratiques actuelles de l’innovation technique, l’auteur ne vise pas la techno-science en tant que telle, mais la manière dont ses effets sont évalués.
Innover : difficile de trouver une injonction plus consensuelle. Si consensuelle qu’elle s’exporte au-delà du domaine technique, dans la finance, l’action publique et même le social (« l’innovation sociale »). Le premier mérite du livre de Franck Aggeri est d’interroger ce consensus, et d’abord d’en retracer la genèse : l’innovation n’a pas toujours été bien perçue et il a fallu attendre le début du xxe siècle, avec Joseph Schumpeter, pour qu’elle soit reconnue comme le moteur de la croissance économique.
L’enquête historique qui constitue la première partie du livre ne manque pas d’intérêt, mais ce sont les deux parties suivantes, consacrées respectivement à la critique de l’idéologie techniciste (« Innovation, l’heure du doute ») et à l’exploration de pratiques et de formes d’innovation plus en phase avec les impératifs environnementaux (« Comment innover autrement ? »), qui retiennent surtout l’attention. En critiquant le caractère souvent irresponsable des pratiques actuelles de l’innovation technique, l’auteur ne vise pas la techno-science en tant que telle, mais la manière dont ses effets sont évalués. Il note à juste titre que les méthodes d’évaluation des retombées environnementales des projets techniques sous-estiment systématiquement certains effets négatifs, tels que les conséquences sanitaires à long terme des pollutions diffuses, la disponibilité limitée de certains matériaux, les problèmes de recyclage, la création de nouveaux besoins et/ou l’incitation à consommer davantage. L’exemple de la voiture électrique illustre parfaitement cet ensemble de problématiques. Le caractère biaisé des méthodes d’évaluation reflète un préjugé social, une idéologie aussi largement partagée que peu critiquée, associant innovation, croissance et démocratie. Une vision du progrès pourtant battue en brèche par le constat de moins en moins contesté que la techno-science ne permettra pas à elle seule de s’affranchir des limites planétaires et qu’elle est souvent une source de nouveaux problèmes autant qu’une réponse.
L’innovation a pourtant un rôle essentiel à jouer dans la transition écologique, à condition de la mettre résolument au service de la sobriété. L’alliance entre la sobriété et l’innovation technique n’a rien d’un oxymore ni d’une utopie ; elle est d’ores et déjà une réalité que l’on peut illustrer dans plusieurs domaines. Franck Aggeri en donne un aperçu synthétique : écoconception des produits (pour réduire leurs effets sur l’ensemble de leur cycle de vie), développement du recyclage, de la maintenance, de la réparation et de la réutilisation (économie circulaire), modèles d’affaires centrés sur la substitution des « produits-services » à l’achat de produits neufs (économie de la fonctionnalité, consommation collaborative…), innovation centrée sur les low-tech (produits moins sophistiqués pour répondre à des besoins réels), agriculture régénérative, etc. Dans chaque cas, de nouvelles idées scientifiques et de nouvelles compétences techniques sont mises en jeu : ce n’est donc pas la techno-science elle-même qui est en cause, mais l’imaginaire social dans lequel elle s’insère. La plupart des solutions mentionnées par Franck Aggeri sont évoquées depuis des années, mais leur mise en œuvre à grande échelle et leur prise en compte dans les politiques publiques se font attendre. Ce blocage témoigne de la prégnance d’une vision magique de l’innovation, dont ce livre entreprend la rigoureuse déconstruction.