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Notes de lecture

Dans le même numéro

Le christianisme n’existe pas encore de Dominique Collin

avril 2020

Beaucoup cherchent à comprendre ce que l’on appelle désormais «  exculturation  » du christianisme, le fait brutal de son inexistence, sauf comme patrimoine, pour des peuples qui s’en sont d’un coup éloignés. Il y a peu, le progrès et la foi dans le progrès étaient le principal défi pour un christianisme habitué aux rôles d’amortisseur et de consolateur face à la pauvreté. Désormais, dans une configuration «  post-progressiste  », le cours des choses s’imposant comme mécaniquement, un christianisme qu’on peut dire en apesanteur, renvoyé à lui-même, sans prises, faute d’un mouvement d’idées sociales ambiant, n’a pas à se positionner mais plus profondément à s’interroger sur lui-même, comme entreprend de le faire Dominique Collin, non sans audace puisque, dès la couverture, son livre pose la question de l’existence du christianisme.

De manière classique, c’est la situation historique du christianisme qui servait de point de départ à une telle réflexion, sur les conditions permettant la continuité et la transmission d’une culture chrétienne. ­Dominique Collin radicalise la réflexion en ébranlant l’idée même de transmission, dont il conteste le principe : il lui oppose un christianisme ou plutôt une « christianité » d’expérience. Le christianisme (il n’aime pas le suffixe) est, insiste-t-il, une institution à quoi on adhère, alors que la «  christianité  » est relation, dynamique, mouvement ; on y participe par un déplacement, un mouvement personnel et actuel. Ce mouvement ne dépend pas de ­l’information reçue sur la vie d’un personnage « dont on ne sait pas grand-chose », mais du fait d’être atteint par l’événement christique, par une parole «  évangélique  » dont le héros éponyme semble être l’origine. Un événement se produit, actuellement, en chacun, qui relève non pas de l’entrée dans un modèle ou un programme (à quoi correspond l’idée de conversion), mais de l’accueil d’une promesse à laquelle il faut croire pour qu’elle commence d’être interprétée et remplie.

L’articulation décisive est entre le mouvement de la foi et l’existence. Encore faut-il saisir qu’entre les deux le rapport n’est pas de succession, l’un complétant l’autre, mais une inter­férence vitale. Sans la foi, l’existence est un sommeil, mais la foi n’existe qu’active : elle « s’éprouve de faire passer à une nouvelle manière d’exister ». Par rapport à cette saisie de et par l’existence, par rapport à ce principe actif, le christianisme institué fait figure de retombée décevante. C’est une ­stérilisation sous une forme dogmatique ou morale. La dogmatique dénature le vital, le relationnel, en produisant des formules abstraites que l’on doit croire ou sembler croire. Quant au corpus des «  valeurs chrétiennes  », l’auteur le qualifie plus d’une fois de « bondieuserie ». La bondieuserie est, dit-il, un narcissisme dissimulé, elle mime le désintéressement en évoquant des valeurs reconnues, mais sur un mode noble et avantageux pour elle-même. Installé dans le christianisme bourgeois, on peut dire du bien de soi en ne parlant pas de soi, à travers des paroles convenues appartenant à son patrimoine spirituel.

Refusant complaisances et consolations, résolu à ne pas séparer la foi et la pleine responsabilité, Dominique Collin limite la portée de la promesse chrétienne à la transformation, à ­l’intensification de l’existence d’ici-bas. Le « salut de la vie », dit-il, renvoyant sans précision à saint Jacques, c’est « d’exister définitivement, une fois pour toutes, ici et maintenant ». Cette sorte d’épuration tend à un christianisme où Dieu reste lointain, sans l’Incarnation, sans l’implication divine dans l’histoire. Faut-il vraiment procéder à une telle liquidation pour répondre à la crise actuelle de la transmission chrétienne ?

La polémique de Collin contre le christianisme établi s’appuie souvent sur des citations, non référencées, d’auteurs reconnus : Maurice Bellet, Michel de Certeau, Alain Badiou, Daniel Sibony, Paul Evdokimov… et surtout sur Kierkegaard, utilisé sans égard au luthéranisme institué dans le cadre duquel il écrit. Cette convocation d’autorités diverses, invoquées sans être jamais discutées, illustre un travers rhétorique qui nuit à cette réflexion. C’est sans doute parce qu’il est conscient d’un risque de dérapage que Dominique Collin, à plusieurs reprises, d’une manière qui surprend le lecteur, limite la portée de l’opposition, qui trame son livre, entre ­l’appartenance et l’expérience, concédant qu’on peut, qu’on doit, s’appuyer sur la tradition instituée pour rejoindre le christianisme ­d’expérience.

Ce flottement ne paraît pas séparable du défaut structurel d’une réflexion qui vise à «  rendre possible  » à nouveau le christianisme en le saisissant dès son principe, avant les élaborations intellectuelles et institutionnelles qui lui ont donné corps. Ce saut par-dessus l’histoire correspond à un parti pris contemporain, légitime, de fidélité au présent, sans égard aux consolations et aux évasions traditionnelles, mais il est inséparable d’oublis qui laissent seule la subjectivité croyante. Ainsi le Jésus des récits évangéliques se fait discret. Le «  ta foi t’a sauvé  » des ­Synoptiques n’est pas, dans le commentaire donné ici, la ­reconnaissance d’une confiance totale et a priori accordée au ­thaumaturge. Cette formule semble plutôt reconnaître un mouvement propre du malade hors de ses ornières, se libérant de ses démons ou de ses entraves. La foi dont il s’agit se passe de référent : elle semble une manière de se pro-mouvoir soi-même. Consécration de la foi sans référent : l’auteur extrait de l’Épître aux Romains ­l’improbable formule de « la foi dans la foi », qui exprime sa pensée et non de celle de Paul. Dés-objectivée, la figure du Christ est le support d’une Parole dont on ne sait pas d’où elle procède. « En somme, pour la foi des “christiens”, l’existence de l’homme rendue possible par la Parole devient l’essentiel. » Ce dont il s’agit alors, c’est d’une promotion et d’une activation de l’existence humaine individuelle sortant d’elle-même. Si cette sortie de soi doit se référer à un extérieur, cet extérieur se dissout peut-être dans sa fonction : « Cet Autre hors de l’homme […] au point qu’il fait figure d’appel inconditionnel à la liberté, on peut l’appeler Dieu […] Dieu est un nom pour dire la parole qui invite l’homme à exister par la foi. »

D’une gravité plus immédiate sans doute que ces incertitudes méta­physiques, dont on peut imaginer qu’elles soient levées, est le fait d’écarter toute vraie réflexion sur le déroulement de l’aventure chrétienne. Impossible d’oublier les variantes et les avatars d’un parcours millénaire si l’on veut comprendre l’impulsion dont il procède, si l’on veut comprendre aussi ce dont il est inséparable : l’aventure occidentale.

On peut être stimulé par l’entreprise de décapage de Dominique Collin, mais sa limite est néanmoins flagrante. Un christianisme désincarné laisse perplexe et démuni devant la crise politico-religieuse du xxie siècle. ­L’indifférence dont il est désormais l’objet, le christianisme ne peut y faire face en considérant seulement les formes et les idées qu’il s’est incorporées, sans assumer son histoire. D’autant plus que cette histoire interfère depuis des siècles avec celle de légitimités politiques désormais en crise elles aussi.

Salvator, 2019
192 p. 18 €

Paul Thibaud

Philosophe, Paul Thibaud est l'ancien président de l'Amitié judéo-chrétienne de France et l'ancien directeur de la revue Esprit entre 1977 et 1989. Il est notamment l'auteur, avec Marcel Gauchet et Olivier Roy, de La Religion est-elle encore l'opium du peuple (Edition de l'Atelier, 2008) et, avec Jean-Marc Ferry, Discussion sur l'Europe (Calmann-Lévy, 1994).…

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