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Notes de lecture

Dans le même numéro

Prévenir la violence djihadiste. Les paradoxes d’un modèle sécuritaire de Romain Sèze

Loin de se limiter à un panorama des expérimentations mises en place par les pouvoirs publics et par la société, Romain Sèze explique comment la radicalisation a émergé comme un problème public légitimant le recours à une approche préventive et dénonce, au terme d’une analyse chronologique et pluridisciplinaire, l’absence de cohérence du modèle sécuritaire français en matière de lutte contre la radicalisation.

Alors que les institutions étatiques ont longtemps été réticentes à aborder la question du terrorisme, l’affaire Merah, en 2012, contribue à consacrer l’idée d’une menace diffuse et nouvelle sur le territoire français. L’ampleur progressive du phénomène et sa durabilité, dont témoigne la succession d’attaques qui s’ensuivit et le départ par centaines de Français dans les filières syro-­irakiennes, conduisent à l’inscription du « phénomène de la radicalisation » dans l’agenda politique français pour la première fois à l’automne 2013[1]. La prise de conscience du phénomène est également collective, comme ­l’illustre ­l’activisme de nombreuses associations de victimes du terrorisme et de Dounia Bouzar, une des premières spécialistes en la matière[2].

Romaine Sèze décrit le passage d’une approche répressive à une approche préventive, avec la mise en place d’un premier volet appelé « prévention secondaire ». L’objectif est de « détecter et prendre en charge les individus signalés, en mobilisant des secteurs de la société civile » et en orientant les personnes concernées vers des structures ­d’accompagnement. Les dispositifs juridiques et administratifs qui ont vu le jour dans cette perspective (dispositifs de signalement et de prise en charge préventive, états-majors de sécurité départementaux, cellules de suivi, quartiers dédiés au sein des prisons,  etc.) sont toutefois qualifiés par l’auteur de « disparates » et aux effets limités, compte tenu notamment de l’absence de régulation et de graves dérives.

Face à la dénonciation, largement relayée dans les médias, d’un « inévitable échec de la déradicalisation », Romain Sèze constate à partir des attentats de janvier 2015 un changement de paradigme avec la mise œuvre d’une prévention primaire. « La radicalisation incarne un problème non plus uniquement sécuritaire mais social. » « L’esprit citoyen du 11janvier 2015 » oriente la lutte vers le renforcement de la cohésion sociale. L’objectif est principalement de « limiter les influences qui pèsent sur les publics vulnérables », par le biais d’interventions sur Internet, dans les établissements scolaires, au sein de l’administration pénitentiaire et par la diffusion d’un contre-discours. Romain Sèze s’attarde sur le caractère diffus et confus des statistiques en la matière pour pointer le caractère paradoxal de l’évolution de l’action publique : alors que les chiffres du Centre national d’assistance et de prévention de la radicalisation rendent objectif un vaste bassin criminogène recoupant l’ensemble des strates sociales, le diagnostic postérieur aux attentats de janvier 2015 recadre le périmètre de la prévention sur certaines fractures qui traversent la communauté nationale et qui prennent « racine dans la ghettoïsation des quartiers ». Les jeunes issus de l’immigration et des quartiers populaires deviennent les destinataires prioritaires des mesures sociales, avec en arrière-plan le spectre de la stigmatisation : « La prévention primaire a renforcé l’idée d’un choc des civilisations, la définition d’un “autre” par opposition aux valeurs républicaines. Elle fonctionne dans une logique de suspicion de nature à produire de la défiance, au risque de faire le jeu de la propagande djihadiste. »

L’appréhension nouvelle, sous le prisme social, de cette menace interne conduit à la résurgence de la question religieuse. Romain Sèze explique dans une troisième partie la réticence traditionnelle française à intervenir sur la question de l’islam par principe de laïcité. La radicalisation est assimilée à un problème religieux, que la laïcité rend difficilement abordable. Toute­fois, le retour d’un ennemi intérieur donne un aspect sécuritaire à la question d’un islam jugé importé et incompatible avec la culture démocratique républicaine, légitimant ­l’intervention de l’État dans le champ religieux par la sensibilisation des responsables musulmans. Les initiatives sont multiples, passant de la formation des responsables culturels à la question de la sécurité des lieux de culte. Si le cadre légal imposé par la laïcité empêche les pouvoirs publics de contraindre les responsables à ­s’impliquer dans la lutte contre la radicalisation, un dialogue est recherché à travers la création de l’Instance de dialogue pour compléter le dispositif du Conseil français du culte musulman (Cfcm) ou l’instauration des assises territoriales de l’islam de France en septembre 2018. Une forme de socialisation à titre préventif est ainsi exercée par de nombreux imams, que ce soit auprès des musulmans qui fréquentent leurs mosquées ou à l’égard d’un public réputé plus vulnérable et plus distant des lieux de culte.

Ils se heurtent toutefois à la concurrence d’Internet, « autre médium de la socialisation religieuse dont les propagandistes du djihad ont saisi tout l’intérêt ». Par ailleurs, si le paysage musulman est dynamique, il est également confus et la quête d’une autorité de référence de l’islam en France est un défi crucial qui est encore loin d’être relevé compte tenu des tensions internes et des contestations qui ont accompagné la visibilité de certaines institutions comme le Conseil théologique des musulmans de France en 2015, puis le Conseil théologique du Cfcm en 2016. L’auteur souligne enfin un dernier paradoxe relatif à l’implication des responsables musulmans, en considérant que leurs efforts les placent en partie dans « l’imaginaire dichotomique du monde dessiné par la propagande djihadiste, apparaissant comme les porte-voix d’un État perçu avec défiance par les réseaux associatifs musulmans ». Ils se coupent ainsi un peu plus des jeunes que la puissance publique voulait influencer par ce biais.

Au terme de cet état des lieux, Romain Sèze dénonce l’incohérence de la politique de prévention de la radicalisation. La myriade d’expérimentations depuis 2012 prend l’aspect d’un « bricolage » qui ne s’inscrit pas dans un combat à long terme et une vision politique globale. Face à ce constat, l’auteur alerte sur l’urgence de réintroduire un sens à l’action publique. Il termine son ouvrage non pas sur des propositions de solutions concrètes mais par deux recommandations générales : la recherche de cohérence ne doit pas passer par le dénigrement des tentations de rupture et de haine, et les pouvoirs publics doivent s’investir dans les secteurs de l’éducation et de la culture pour offrir d’autres horizons que ceux par lesquels ces tentations se justifient. Il esquisse ce faisant les premières lignes d’un projet d’ensemble pour prévenir la violence djihadiste sans sombrer dans les paradoxes d’un modèle sécuritaire.

[1] - «  Prévention de la radicalisation  », Rapport du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale remis au Premier ministre le 30 octobre 2013.

[2] - Dounia Bouzar, Désamorcer l’islam radical, Ivry-sur-Seine, L’Atelier, 2014.

Seuil, 2019
228 p. 18,50 €