L’énergie de l’État. Pour une sociologie historique et comparée du politique de Jean-François Bayart

La réflexion de l’auteur accorde une place fondamentale à l’autonomie du social et au rejet des conceptions univoques des rapports de pouvoir.


Le dernier ouvrage de Jean-François Bayart, spécialiste de sociologie historique et comparée du politique et professeur à l’Institut des hautes études internationales et du développement de Genève, est une « critique théorique de la formation de l’État ». Relativisant la singularité du modèle politique européen, l’auteur interroge une variété d’expériences historiques de l’État qu’il inscrit dans « l’universalité politique » à l’aide de concepts et d’idéal-types élargis. Loin de proposer une définition arrêtée et causaliste de la formation de l’État, l’ouvrage prend plutôt la forme d’une « histoire croisée », où l’on observe « la coalescence d’une série de facteurs qui peuvent avoir des effets similaires d’une société à l’autre ».

Tout d’abord, l’étude établit la combinaison des « abstractions conceptuelles » qui participe à la formation d’un imaginaire de l’État-nation amené à structurer le « réel hétérogène » : la raison d’État, l’unification et la réification des peuples en une nation, la délimitation du territoire et « la fixation administrative » des populations, les découpages statistiques de la société et la rationalisation marchande des conduites. Pour l’auteur, il ne faut pas chercher à identifier l’essence de ce processus performatif qui se généralise à partir du xixe siècle, mais considérer son « événement » à l’aune de l’historicité de chaque société. Il montre, par exemple, que certaines régions d’Afrique subsaharienne se sont trouvées enclines à penser la réforme bureaucratique bien avant l’irruption coloniale. Ainsi, il déconstruit l’opposition binaire entre « la tradition politique et la modernité occidentale » et les « assignations civilisationnelles historiques ».

Par la suite, l’ouvrage explore les deux idéal-types de domination politique que sont l’empire et l’État-nation. L’empire constitue une « domination indirecte basée sur l’intermédiation », c’est-à-dire le règne « sur et par la diversité ». Son fonctionnement se caractérise par la diffusion médiatisée de l’influence du pouvoir central en s’appuyant sur la cooptation d’élites autochtones. Qu’il s’agisse de l’empire ottoman, de l’empire mandchou de la dynastie Qing ou des empires coloniaux européens, on observe une certaine « flexibilité impériale » de la bureaucratie centrale vis-à-vis des corps intermédiaires locaux. À l’inverse de cette « combinatoire impériale », l’État-nation domine par l’unité. Il s’institue bien souvent sur des bases ethno-religieuses et/ou ethno-linguistiques, découlant de processus d’homogénéisation du corps social et d’invention de la tradition. À cet égard, l’un des apports les plus originaux de l’ouvrage est de battre en brèche les lectures téléologiques traditionnelles du passage de l’empire à l’État-nation. Bayart insiste sur nombre de situations historiques de compatibilité temporaire entre « l’appartenance impériale et l’horizon national », relativisant ainsi l’idée que les empires aient « implosé » sous l’effet de l’émergence nationale.

La seconde partie de l’ouvrage illustre l’universalité du caractère prédateur, inégalitaire et dominateur de l’État-nation. Qu’il s’agisse de Richelieu, de Bismarck, du clan Bouteflika, des « princes rouges » chinois ou de Viktor Orbán, « l’accumulation procède de l’État », et la participation au pouvoir constitue souvent la clef de l’emprise économique et de l’aventure capitaliste. En ce sens, la transformation de l’empire à l’État-nation constitue un moment crucial « de reconduction ou de redistribution des cartes de l’inégalité » et d’enrichissement notabiliaire. L’exercice de l’État s’accompagne de la constitution d’une classe dominante, considérée comme la personnification de la civilité exemplaire et respectable. Ainsi, l’Inde de Narendra Modi se construit sur l’exacerbation de « la définition ethno-religieuse de l’appartenance sociale » en faveur des hautes castes et contre « l’ennemi intérieur » musulman. L’auteur précise donc la formule wébérienne en expliquant que c’est « l’accaparement de la parole vraie » par l’État, c’est-à-dire son pouvoir d’énonciation, « qui fonde son monopole de la violence légitime ». En énonçant les termes de la subalternité sociale, l’État la fait advenir.

Pour finir, l’ouvrage interroge les objets pratiques qui accompagnent l’énonciation de l’ordre politique institué. En étudiant « les styles d’échanges sociaux », le chercheur démontre que l’institutionnalisation d’un sujet moral, et des postures de distinction et de soumission qui l’accompagnent, passe par les techniques du corps. Le « style » est une modalité performative du pouvoir qui « dit et fait » simultanément la domination politique et la stratification sociale. Ceci étant dit, la réflexion de l’auteur accorde une place fondamentale à l’autonomie du social et au rejet des conceptions univoques des rapports de pouvoir. L’établissement de l’hégémonie, au sens gramscien du terme, se situe à « l’intersection entre consentement et coercition » et la foule d’exemples fournis tend à démontrer que le périmètre de la domination est toujours relatif et sujet à réinterprétation. L’ambivalence du pouvoir vis-à-vis de la violence est également étudiée et brillamment illustrée par l’usage du fouet sous l’empire britannique, destiné au corps des colonisés mais aussi à celui des agents impériaux.

De manière très actuelle, l’ouvrage dévoile en somme les ressorts sociologiques et historiques de la « globalisation national-libérale » contemporaine et démontre la synergie entre mondialisation, idéologies identitaires et universalisation de l’État-nation.

La Découverte, 2022
780 p. 28 €