Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Notes de lecture

Dans le même numéro

Contrebandier de la philosophie. Sept conférences suivies d’échanges avec le public de Michel Tournier

Édition de Mathilde Bataillé et Arlette Bouloumié

avril 2022

Ces conférences, prononcées par Michel Tournier entre 1994 et 2004 devant un public d’élèves ou d’étudiants, ne nous apprendront rien sur les arcanes d’une œuvre désormais bien balisée – et d’ailleurs par les soins des deux universitaires auxquelles l’on doit l’initiative de cette publication. Pourtant, c’est un plaisir vrai, inédit, que procure cette lecture, malgré les répétitions – impedimentum obligé du genre – d’une conférence à l’autre. Dans ce temps de morosité littéraire que nous traversons, marqué par l’éclatement de la planète littérature, sont précieuses les confidences et anecdotes du romancier sur le rapport qu’il entretient avec son « métier » d’écrivain, avec ses œuvres, passées ou en cours, avec ses pairs de l’académie Goncourt, avec les milieux de l’édition, avec ce que Julien Gracq appelait malicieusement « ce cursus honorum qui fait la vie littéraire française si bassement excitante ». Elles valent assurément par le ton souverainement libre du propos, permis et entretenu par le style conférence et l’ethos d’un écrivain qui a su se tenir en retrait de tout terrorisme textualiste ou idéologique. Mais il y va aussi d’une vision de la littérature et de la philosophie mêlées, dont l’énergie positive et l’exigence créative peuvent séduire, reconquérir un lectorat un peu las de recettes faciles et qui s’obstine, lui aussi, à défendre « la valeur littéraire ».

« J’habite depuis trente-cinq ans le presbytère de Choiseul, c’est-à-dire la maison du curé. C’est là que j’ai écrit tout ce que j’ai publié. C’était un peu mon atelier. » C’est la voix d’un homme de parole, dont le ton bienveillant encourage les questions, qui ouvre chacune des conférences. C’est, dirait encore Gracq, avec « une gentillesse d’accueil simple et cordiale » que nous sommes invités à pénétrer dans l’atelier de celui qui « écrit des manuscrits  » et avoue ingénument faire deux métiers, le petit – commandes et menus travaux d’écriture –, et le grand, celui qui demande travail, patience et solitude (« Je mets six ou sept ans pour écrire un roman », rappelle ce tard-venu à la littérature). Et on lui sait gré d’avouer avec la même simplicité sa préférence pour son livre fétiche Vendredi ou la Vie sauvage (1971) qui, outre qu’il a été vendu à plus de trois millions d’exemplaires, incarne ce qui lui tient tant à cœur : un livre non écrit « pour la jeunesse », mais susceptible d’être lu par des enfants de 10 ans, tant la part de philosophie complexe qui s’y cache ne porte pas atteinte à la transparence du sens. C’est d’emblée mettre l’accent sur l’importance du lecteur dans le processus herméneutique de la lecture – voir Le Vol du vampire (1981) – et aussi, comme en témoigne la conférence « Voyage autour de ma bibliothèque », souligner l’enjeu des lectures d’enfance, ces « vertes lectures », Jules Verne, la comtesse de Ségur, qui ont tant compté dans la formation de l’écrivain ; Flaubert aussi, dont il a lu, à 12 ans, en allemand, Madame Bovary. À quoi s’ajoutent les références majeures de sa culture germanique d’où il tire sans doute cette prédilection pour le conte, l’énigme et bien sûr le mythe, matière première de ses trois grands romans.

Il est agréablement intempestif d’entendre Michel Tournier, à la question posée simplement – comment devient-on écrivain ? –, répondre tout aussi simplement : « par admiration ». Reste également précieuse, par les temps qui courent, entre autres confidences sur le métier, sa vision du roman qui veut « un sujet ». À l’encontre de tant de romanciers contemporains, avides d’exhiber plaies réelles ou feintes, Tournier revendique n’avoir aucun rapport avec ses héros, et se flatte, faute d’imagination, de devoir « aller au charbon », c’est-à-dire enquêter sur place pour nourrir, à la façon de Zola, la matière de ses livres. Ce qui nous vaut de pittoresques confidences sur ses séjours à l’étranger, sur le terrain ou encore dans les sous-sols du métro parisien où se terrent les grillons. C’est ce mélange amusant et instructif de remarques décisives – « on écrit seul, c’est dur » – et anodines, désinvoltes – « l’académie Goncourt ? C’est amusant : on est entre amis, on rit, on mange » – qui fait la saveur de ces conférences.

Elles sont aussi l’occasion pour Tournier de rappeler combien la philosophie, qu’il aurait voulu enseigner, a compté pour lui – comme, dit-il, elle devrait compter pour tout un chacun. Cet ancien élève de Maurice de Gandillac, condisciple de Gilles Deleuze et de Roger Nimier, n’a pas de peine à nous convaincre de l’importance de ces « grandes inventions philosophiques qui ont structuré nos cerveaux ». Mais elles doivent irriguer l’œuvre romanesque « en contrebande », « sous la table », sans que jamais la philosophie pointe le bout de son nez, ce qui est un formidable appel d’air pour le lecteur invité à franchir, étape par étape, les degrés d’approfondissement d’une lecture jamais empêchée par le premier contact. C’est ainsi d’ailleurs que Tournier justifie son désir de s’adresser à de jeunes enfants – « l’enfant n’est pas mon public, mais c’est mon critère » – parce que la visée est toujours de « raconter de la philosophie à un public vaste et jeune sans qu’il s’en aperçoive ».

Toute sa riche vision du mythe, dont l’essence même est d’échapper à son créateur, est ressaisie dans les rappels qu’il propose de ses trois romans : le mythe de Robinson dans Vendredi ou les Limbes du Pacifique (1967), celui des Gémeaux dans Les Météores (1975), celui de l’Ogre enfin dans son roman allemand Le Roi des Aulnes (1970). Un mythe chaque fois revisité, dont il fait bouger les lignes, comme à l’occasion de ces rois mages, dont il complète la trilogie, celle de Gaspard, Melchior & Balthazar (1980) en inventant un quatrième roi, le jeune prince Taor, venu de Mangalore à la recherche de la recette du rahat loukoum à la pistache. Sa conférence « En lisant la Bible » témoigne de ce même souci de faire surgir du « haut sens » à partir de choses banales. Outre l’aveu, très certainement partageable par bien des lecteurs élevés comme lui dans la religion judéo-chrétienne : « j’ai attendu vingt-cinq ans pour apprendre que les Évangiles étaient écrits en grec », elle montre l’originalité d’une approche qui va à l’essentiel : dégager des distinctions riches de sens. Ainsi, l’image et la ressemblance, que condamne l’Ancien Testament, sont réhabilitées dans les Évangiles : « Dès l’enfance de Jésus, l’image est là. » L’occasion pour le conférencier, grand amateur de photographie, de rappeler sa fascination pour l’image, « l’envoûtement par l’image » : ce sont les couleurs de l’Hérodias de Flaubert qui, dit-il, ont inspiré ses rois mages. Ou encore, à propos de ces deux grandes figures, structurantes, de l’imaginaire judéo-chrétien, Abel et Caïn, qui ont engendré deux tropismes : Abel, le nomadisme, Caïn, le sédentarisme.

Pour parodier le titre d’un essai de Pierre Bergounioux, nous dirions volontiers qu’il y a dans ces conférences une définition en creux de la littérature comme bréviaire d’existence. Non pas une littérature d’universitaires, soucieuse d’encadrer, de faire entrer les auteurs dans un champ disciplinaire, mais une littérature buissonnière, riche sans doute de l’expérience hybride que Michel Tournier a héritée de ses premiers métiers (journaliste de radio, éditeur), dont il parle avec lucidité et pragmatisme et qui l’a manifestement protégé d’une vision académique, ou par trop scolaire, desséchante, du paysage littéraire. Chacune de ses conférences le montre hostile à toute forme de dressage, curieux de franchir les murs, de « passer de l’autre côté », à l’instar des petits héros de deux de ses contes, Amandine ou les Deux Jardins (1977), Pierrot ou les Secrets de la nuit (1979). Jusqu’à être transfuge dans son propre camp : « Choisissez une deuxième patrie  », conseille-t-il à ses auditeurs, pour éviter les partis pris trop vite digérés et pour vous émanciper – conseil donné plus particulièrement aux journalistes – de « l’idéologie officielle ». On pense évidemment à la même liberté d’esprit critique dont fait montre Proust dans son évocation de la guerre de 14-18, exaspéré qu’il est par la sottise haineuse de la propagande militaire. Révélatrice de sa méfiance envers les aveuglements que sa remarque – réitérée – sur Jean-Paul Sartre qui, à 29 ans, sur place, à Berlin, en 1933, n’a pas vu venir le fascisme allemand, quand Tournier, à 9 ans, en vacances dans une province allemande, « a tout vu de l’arrivée du nazisme ».

Mais bréviaire d’existence également, au sens où la littérature pour Tournier est aussi l’occasion de dire son refus d’une négativité trop avide de dérision, de noirceur – criant haro sur Maupassant « trop noir », et sur Pascal et ses « gémissements ». Peut-être est-il important, en ce moment d’une recomposition d’un paysage littéraire bousculé par les sciences humaines, de rappeler que Michel Tournier se situait à l’intérieur d’une « famille » d’écrivains qui entendent « célébrer la vie » et qu’il se réclamait d’une littérature où « concision, simplicité, proximité du concret » peuvent voisiner avec la métaphysique kantienne. Le lecteur dispose, car c’est lui finalement qui a le dernier mot : « Lisez, lisez, lisez : ça rend heureux et intelligent. Signé M. Tournier. » Quel meilleur conseil ?

Gallimard, 2021
348 p. 18 €

Cécilia Suzzoni

Professeure honoraire de chaire supérieure au Lycée Henri IV, Cécilia Suzzoni est la fondatrice et présidente d'honneur de l'Association le latin dans les littératures européennes (ALLE). Elle a notamment dirigé, avec Hubert Aupettit, l'ouvrage Sans le latin (Fayard, 2012)

Dans le même numéro

En Ukraine et en Russie, le temps de la guerre

L’invasion de l’Ukraine en février 2022 a constitué un choc immense pour l’Europe et le monde. Elle s’inscrit néanmoins dans une forme de continuité, qui a vu le régime de Poutine se faire toujours plus répressif à l’intérieur de ses frontières, et menaçant à l’extérieur, depuis au moins 2008 et l’affrontement militaire en Géorgie, l’annexion de la Crimée en 2014 marquant une nouvelle étape dans cette escalade. Constitué en urgence en réaction au déclenchement de la guerre, le dossier de ce numéro interroge ses premières conséquences. De quelles manières les sociétés ukrainienne et russe font-elles face à la guerre ? Comment résister à la vaste opération de révisionnisme historique engagée par le régime de Poutine, dont témoigne la répression de toutes les sources indépendantes d’information, mais aussi de recherche et de connaissance ? En Ukraine, sur quelles ressources la résistance peut-elle compter ? En Russie, une opposition parviendra-t-elle à se constituer, malgré la chape de plomb qui s’est abattue sur le pays ? À lire aussi dans ce numéro : la justice entre les générations, le fascisme du dedans, la politique de Lévi-Strauss, la médecine contre les robots, une autre histoire de la racialisation et la naissance de l’écoféminisme.