Femmes à la rue, de Berenice Penafiel
Ces femmes à la rue « sont désignées par ce qu’elles ne possèdent pas, et non positivement au regard de ce qu’elles sont », note dans sa préface David Le Breton, qui a dirigé la thèse de Berenice Penafiel, née à Quito, remaniée ici en une enquête « grand public ». Pas de compassion bien-pensante ou de pleurnicherie de façade, de longues et minutieuses conversations avec des femmes contraintes à vivre dans la rue et surtout à se maintenir dignes. Elles sont au moins 3 000, en France, à dormir dehors livrées à la violence ordinaire, à la précarité, à l’absence de chez-soi.
Berenice Penafiel dresse le portrait de dix femmes. Csilla, Hongroise de 30 ans, dort dans une tente près de l’autoroute à Strasbourg avec son petit ami. Sa préoccupation est de ne pas se faire voler son bagage et les rares biens qu’il contient. Lucie, environ quarante ans, a fugué depuis son adolescence avec des hommes plus âgés, dorénavant elle marche, pour s’apaiser, éviter de s’endormir trop longtemps et d’être importunée ou violée, repérer les lieux accueillants pour la sans-abri. Les marcheuses ne se soucient guère de leurs pieds qui les font tant souffrir. Les actes podologiques que la maraude leur procure représentent un bienfait inégalé. Adriné, arménienne de 27 ans, parle quatre langues, n’a pu obtenir l’asile en France et erre avec sa fille de neuf ans ; elles alternent les lieux pour dormir (hôpital, chambre d’une résidence universitaire, foyer d’accueil, etc.). Elle fait attention à sa toilette, se maquille, lave ses vêtements, évite de montrer sa féminité. Irène, 43 ans, est bien insérée dans un réseau de bénévoles qui lui assure un logement et de quoi rester en bonne santé.
Nombreuses sont les femmes à la rue dont la santé se fragilise, loin des soins, alors qu’elles peuvent bénéficier de consultations. L’alimentation et l’hygiène quotidienne contribuent à se maintenir en bonne santé ; or glaner des fruits et des légumes à la fin des marchés, tout comme réussir à se laver relèvent du miracle. Tout est compliqué pour une femme à la rue. Diana, 37 ans, se protège du viol en couchant avec un homme qui l’héberge, mais celui-ci se révèle violent : elle doit à nouveau affronter la rue. Vivre ses menstruations en étant à la rue est terrible, les témoignages recueillis par l’autrice exposent des situations pathologiques (règles irrégulières, douloureuses, etc.). Dormir exige une connaissance précise des lieux d’hébergements, qu’ils soient légaux ou sauvages (la voiture, les parkings, les ponts, les cimetières, les lieux publics, les squats…) – jamais, à dire vrai, le sommeil s’avère serein. Le repos n’est guère possible, tant les craintes restent vives, la femme dans la rue demeure aux aguets. La mort rôde et s’abat sur les femmes et les hommes à la rue sans prévenir, généralement avant 50 ans. L’association Les Morts de la rue et le collectif des Morts sans toi(t) organisent une cérémonie digne qui « socialise » ces marginaux souvent isolés.
Berenice conclut ainsi sa vaste et généreuse enquête : « Cet essai s’efforce de décrire la vie quotidienne des habitantes des rues. Il s’éloigne des discours misérabilistes, qui reviennent sur la “désocialisation” fréquemment attribuée aux personnes en situation de précarité. Il témoigne à l’inverse de leur inventivité, de leur résistance face à l’adversité. En dépit des circonstances, même dans la rue, ces femmes continuent d’être actrices de leur existence. » Ce n’est pas une raison pour ne pas les secourir et leur apporter de quoi prendre en main leur destin. Une telle enquête est précieuse, elle nous fait entendre la voix des sans-voix et nous montre le soleil intérieur de ces femmes qu’on croit éteintes, alors que brûle en elles le feu de l’existence.