Crédit : Canva
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Les Afghanes à leur fenêtre

L’incroyable régression de la situation des Afghanes, sans droit, non seulement dans l’espace public mais aussi dans la sphère domestique, indigne tout individu sensé.


Le 28 décembre 2024, les autorités afghanes ont ajouté une nouvelle mesure liberticide concernant les femmes : celles-ci ne doivent plus se tenir dans une pièce ayant une fenêtre donnant sur une autre maison ou une rue. Pourquoi ? « Le fait de voir des femmes travaillant dans des cuisines, dans les cours ou collectant de l’eau dans des puits peut engendrer des gestes obscènes », précise le document des talibans. Déjà, les petites filles ne peuvent suivre des cours au-delà de l’école primaire, les femmes ne peuvent pas chanter, parler en public, se rendre seules dans un restaurant, fréquenter un salon de beauté (60 000 ont fermé depuis l’arrivée au pouvoir des talibans), pratiquer un sport, se promener dans un jardin public. Le chef suprême des talibans, depuis août 2021, Hibatullah Akhundzada (né en 1961) semble principalement préoccupé d’imposer la charia. Peu médiatique, il réside à Kandahar, a été fonctionnaire au ministère de la Promotion de la vertu et de la Répression du vice, avant de diriger des écoles coraniques et de devenir juge en chef des tribunaux de la charia de l’émirat islamique d’Afghanistan. Il doit son ascension à sa renommée de juriste, d’érudit et d’auteur d’ouvrages – pour être un « bon musulman » – et à la crise politique qui a suivi la mort du commandant Mansour le 25 mai 2016, où il apparait comme son successeur.  

L’incroyable régression de la situation des Afghanes indigne tout individu sensé. Contraindre, réprimer, contrôler, mépriser, dominer plus de vingt millions de personnes parce qu’elles sont des femmes semble impensable ; pourtant, le régime des talibans le revendique. Comment imaginer la vie quotidienne d’une fillette, d’une femme, d’une mère, entièrement subordonnées aux hommes ? Elles sont sans droit, non seulement dans l’espace public mais aussi dans la sphère domestique. La suppression des fenêtres est l’acmé de la folie misogyne et patriarcale des talibans, qui réclame de claquemurer les femmes, sources de toutes les déviations ! La simple vue du corps d’une femme en train de recueillir de l’eau à une fontaine exciterait la virilité d’un homme ! En fait, les talibans voudraient effacer toutes les femmes, déjà réduites à l’état de silhouette dissimulées dans une burka qui ne laisse au regard qu’un grillage de tissu, minuscule fenêtre…

La fenêtre ? Une ouverture dans un mur et aussi le châssis, généralement en bois, qui la conforte. Il faut attendre le xiie siècle pour que de rares fenêtres se parent de vitres et que les verrières et vitraux se multiplient dans les demeures bourgeoises, les églises et les châteaux. Fenêtrer un bâtiment revient à le doter d’ouvertures, celles-ci aèrent les pièces et laissent le soleil et la lumière du jour y pénétrer. Une pièce sans fenêtre s’avère malsaine, sans compter la claustrophobie qui assaille ses occupants. Ce n’est pas par hasard que les cellules des prisons n’ont pas de fenêtre, juste une ouverture en haut d’un mur. L’isolement est ainsi redoublé par la punition de ne pas voir le jour, sentir la brise ou entendre les bruits du dehors. L’absence de bow-window, d’œil-de-bœuf, de lucarne, de hublot, de vasistas, revient à enfermer les habitants, à les transformer en fantômes d’eux-mêmes. Ce confinement programmé par les talibans est une atteinte à la liberté élémentaire de tout être humain : respirer, voir, communiquer. Déjà le moucharabieh, ce balcon fermé par un claustra, qui laissait voir sans être vu, se voulait un dispositif du contrôle des femmes de la maisonnée, tout comme la porte en chicane des maisons de la médina. En interdisant les fenêtres et en obligeant les propriétaires à les murer, les talibans imposent une architecture carcérale nocive à la santé physique et mentale des habitants. Il y a plusieurs années, les talibans avaient exterminé, à Kaboul, tous les oiseaux des volières qui faisaient la fierté des familles, sous le prétexte fallacieux que le Coran interdit la musique, dont le chant des oiseaux ! À présent, la cruauté masculine atteint un sommet : priver les femmes de toute humanité afin de mieux se les soumettre ! Une telle décision relève de ce crime dénommé féminicide.

Dans Les Fenêtres, Baudelaire apprécie l’ambiguïté de cette ouverture : « Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n’est pas d’objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu’une fenêtre éclairée d’une chandelle. » C’est précisément cela que les talibans craignent et rejettent. La résistance des Afghanes face à l’obscurantisme de l’islam des talibans consiste à laisser toujours ouverte la fenêtre que chacune a dans son imagination, qui s’appelle « liberté ».