Habiter l’utopie. Walter Benjamin architecte d'Anne Roche
Si l’œuvre de Walter Benjamin (1892-1940) a fait l’objet de nombreuses études, sa compréhension de l’architecture et des villes attendait un tel essai. Anne Roche veut en savoir davantage sur les liens qu’il établit, ou non, avec l’architecture de son époque (fin xixe siècle-xxe siècle), qui connaît d’importants changements avec la généralisation de nouveaux matériaux (le fer, le verre, le béton), l’apparition de l’ingénieur qui concurrence l’architecte, l’organisation fonctionnelle des villes et des logements, etc. Avec une écriture fluide et d’innombrables références, l’autrice enquête comme dans une promenade vagabonde. Du reste, elle commence par la marche, que le petit Walter apprend tout seul et qu’il pratiquera toute sa vie, arpentant les trottoirs de Berlin, Paris, Moscou, Ibiza, Marseille et Naples.
Benjamin s’intéresse à la technique, en particulier au verre et donc à la transparence. Cela permet à Anne Roche de s’attarder sur Paul Scheerbart, auteur en 1914 de L’Architecture de verre, même si Benjamin commente surtout son récit de science-fiction, Lesabéndio. Ein Asteroïden-Roman, publié en 1913, qui accorde à la technique la possibilité de changer les humains. Il n’est pas certain que Benjamin le suive sur cette voie, même s’il trouve que la transparence abolit la clôture des maisons en pierre et annonce le « plan libre » de Le Corbusier. La transparence ne lui apparaît pas alors comme l’intrusion dans la sphère privée.
En 1932, Walter Benjamin séjourne à Ibiza. La vie y est moins chère qu’en Allemagne ou à Paris, il peut y travailler tranquillement, tout en bénéficiant d’un climat clément et d’un paysage agréable. L’architecture vernaculaire, « archaïque », simple et commode l’enchante. Elle intéresse aussi de jeunes architectes catalans qui apprécient ces cubes épurés aux volumes modulaires, si confortables en été comme en hiver. Il y revient l’année suivante et assiste, impuissant, à la modernisation de l’île. Heureusement, le site conserve sa beauté sauvage. Ce qui le conduit, une fois de plus, à réfléchir au « progrès » technique qui génère rarement un « progrès » social, tant la logique du capitalisme s’avère dévastatrice. C’est encore le « progrès » dans la construction dont il est question avec Adolf Loos et ses considérations sur l’ornement, qui mène « de la réalité sociale à la réalité naturelle et biologique » – soit, rappelle Anne Roche, « un des marqueurs de l’idéologie nazie ».
À Marseille, qu’il affectionne, Walter ne se contente pas de flâner, il fouille dans les archives. Mais la ville résiste : « J’ai lutté là comme avec aucune autre ville. Il est plus dur, pourrait-on dire, d’en arracher une phrase que de tirer de Rome un livre. » Pourtant, il la décrit précisément, comme lorsqu’il passe rue de Lyon : « La mine que Marseille a creusée dans le paysage pour la faire exploser à Saint-Lazare, Saint-Antoine, Arenc et Septèmes, et l’enterrer sous les éclats de grenade de toutes les langues de la géographie et du négoce : Alimentation moderne, rue de la Jamaïque, Comptoir de la Limite, Savon Abat-Jour, Minoterie de la Campagne, bar du Gaz, bar Facultati. » De Moscou, où il reste plusieurs mois, ce sont les transformations sociales et politiques qui l’emportent sur les observations d’ordre architectural. Les églises sont nombreuses et confèrent à leur quartier des allures villageoises. Il visite l’ancien couvent Saint-Serge : « J’ai parcouru des pièces remplies d’étoles recouvertes de pierres précieuses, […] des icônes innombrables de toutes époques garnies d’un revêtement d’or, d’où les têtes de Madones émergent comme d’un carcan chinois. […] On dirait une chambre froide où une ancienne culture se conserve sous glace pendant la canicule révolutionnaire. » Et puis Naples, dont il ignore le port, et puis Berlin, qu’il parcourt à hauteur d’enfant, et puis Paris, où il revient régulièrement pour dévorer sa topographie. Les démarcations, les passages, les coupures ferroviaires, les berges du fleuve, les continuités bâties, les rares ruptures jardinées, tout cela le conduit à un constat : « Nous sommes devenus très pauvres en expériences de seuil. » Toute ville est vécue avant d’être analysée, il faut la vivre, jour et nuit, dans ses silences comme dans sa cacophonie, dans ses rues désertes comme dans ses boulevards encombrés, avec ses murs bavards d’affiches publicitaires ou silencieux de façades aveugles. C’est cela qui séduit Walter Benjamin, le mobilise, l’invite à toujours aller voir en elle ce qui l’étonne et réconcilie, ou oppose, son présent à son passé.
Voici un remarquable ouvrage d’une grande richesse, d’autant qu’Anne Roche n’hésite pas à quitter son auteur pour voir s’il nous parle encore, à l’heure de nouveaux enjeux environnementaux et sociaux. Apprend-elle encore en relisant Benjamin ? Elle le laisse répondre : « Le décisif n’est pas la progression de la connaissance, mais la fêlure à l’intérieur de chacune d’elles. Imperceptible marque d’authenticité, qui la distingue de toute marchandise fabriquée en série, faite sur un modèle. »