De l’humiliation d'Olivier Abel
N’y aurait-il pas dans nos sociétés modernes démocratiques une ultra-sensibilité, quasi maladive, à l’humiliation ? Abel y lit une lointaine influence du stoïcisme.
Les « sentiments », dans la vie sociale et publique, ont le vent en poupe. Ceux du capitalisme ont brillamment été mis en lumière par Eva Illouz, d’autres (Cynthia Fleury) ont insisté sur l’importance du ressentiment dans la société actuelle. Les « passions tristes » – une expression attribuée à Spinoza, mais qui est due à Deleuze – font florès partout, jusqu’au sommet de l’État, pour dénoncer le mauvais vouloir et les turpitudes… de l’opposition, bien sûr. C’est l’humiliation subie de toute part, ou infligée sans limites de temps ni d’espace par des individus ou des groupes à d’autres individus et d’autres groupes, à des institutions, des entreprises, des réalisations, à tout en fait, qui frappe Olivier Abel. Mais le constat est aussi réversible : les humiliés d’hier deviennent les humiliants implacables d’aujourd’hui, et combien d’administrations établies, d’entreprises glorifiées pour leurs résultats et d’œuvres saluées pour leur excellence rabaissent ceux qui ont affaire à elles ? L’humiliation ne date pas d’aujourd’hui, certes : Olivier Abel en souligne l’ancienneté et l’universalité, en rappelant les sources antiques gréco-latines et bibliques et l’histoire européenne, mais il est plus que probable que toutes les cultures du monde en ont leur lot, leurs récits, leurs représentations, et les conduites qu’elles leur inspirent ne sont pas moins désespérantes. Sauf que les réseaux sociaux, ainsi que la médiatisation et la communication, la multiplient et la mondialisent aujourd’hui à un degré et une vitesse jamais atteints : à tout moment, la médiocrité ou le ridicule d’un acteur ou d’une réalité de l’espace public sont susceptibles de devenir des objets de dérision, ingrédient primaire de l’humiliation recherchée.
Avec sa virtuosité habituelle, Olivier Abel décortique les ressorts, les formes et les facettes, et les effets délétères de ce « nouveau poison de notre société », comme le dit le bandeau du livre. Il le diagnostique avec les armes de la psychologie, de la sociologie, de l’histoire, de la description phénoménologique. L’humiliation ne se réduit pas, loin de là, à un désastre individuel ou personnel, ponctuel et localisé : elle a un versant social, une dimension collective, activés eux aussi par les moyens modernes de surmultiplication des capacités d’humilier. Sont particulièrement exposés les groupes minoritaires, religieux, sexuels, raciaux, sociaux, comme s’il fallait diminuer ou abattre définitivement ce qui a déjà un genou à terre. Mais, à l’inverse, tout ce qui sort de l’ordinaire, de l’aplatissement, du bien connu, le nouveau et le surprenant, ce qui a du succès s’expose aussi aux envies d’abaisser et de détruire – comme en réponse, il faut bien le dire, à une hubris inverse fréquente, celle de la provocation, du paraître, du bling-bling politique ou autre. En fait, les variations et les détours de l’humiliation, entre subjectivité et objectivité, sont quasi infinis, et Abel s’attache à en faire « sentir la profondeur » et « reconnaître le cœur ». Dans le chapitre particulièrement intéressant qu’il consacre à la « déconstruction de l’histoire et des mécanismes de l’humiliation », il s’interroge sur le devenir de l’humiliation après sa sécularisation dans les temps modernes, sur le rôle possible de la culpabilité chrétienne, avec son fonds éthique et pénal (par contraste avec la « honte » du Japon et d’ailleurs), ainsi que sur le sens du parcours de la charité à l’État-providence.
Mais n’y aurait-il pas dans nos sociétés modernes démocratiques une ultra-sensibilité, quasi maladive, à l’humiliation ? Abel y lit une lointaine influence du stoïcisme (lui aussi véhiculé aux origines par le christianisme). Il voit dans le respect, énoncé dans la maxime kantienne exigeant de traiter « l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans toute autre, toujours en même temps comme fin », la résistance essentielle à l’humiliation. Mais, dans une société où la perte de l’attention à la subjectivité (donc aux sentiments) d’autrui est si étendue et si flagrante, comment corriger, ou même arrêter, la croissance exponentielle du désir d’humilier ? Et, par-delà le désir des individus, comment freiner l’humiliation « naturalisée », créée par des institutions et des pouvoirs de plus en plus anonymes ? « Penser des institutions non humiliantes », c’est-à-dire des institutions justes, celles de la rétribution juste, de la reconnaissance durable, et finalement du circuit « infini » de la gratitude, répond Olivier Abel à la seconde question. « Déjouer l’humiliation », répond-il à la première, en tentant de sortir, à quelque place qu’on soit, de la répétition du malheur et du mal, de la rumination de l’« amer » par le ressentiment. Vaut-il mieux, quand c’est encore possible, en rire, comme dans nombre de scènes où Charlot déjoue l’arrogance et la bêtise des puissants qui humilient les humbles ? Certes, mais Charlot est-il plus qu’un rêve d’innocence ? Avec le mot terrible de Simone Weil que cite Abel in fine : « on est toujours barbare avec les faibles », le rappel à la réalité est brutal. Elle en appelait à la surabondance évangélique de l’amour des ennemis, qui nous demande de ne pas abuser du mal quand nous sommes en position d’être barbares envers ceux qui nous veulent du mal. Oui, bien sûr là aussi, mais sort-on jamais du tragique ?