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Notes de lecture

Dans le même numéro

Not Enough: Human Rights in an Unequal World de Samuel Moyn

juil./août 2021

L’ère des droits humains semblait devoir coïncider avec celle d’une émancipation promise par la fin de la guerre froide. En rétrospective, l’internationalisme qu’elle appelait ou les mouvements auxquels elle donna naissance s’accommodèrent parfaitement de l’essor d’un néolibéralisme brutal qui a fait exploser les inégalités sur le globe en près de quarante ans – avec pour résultat une poignée d’hommes possédant aujourd’hui tout autant que la moitié la plus pauvre de l’humanité. Et c’est bien une perspective plus nuancée que Samuel Moyn, professeur à l’université Yale, ambitionne d’apporter sur ces droits humains, qui sont les contemporains d’une profonde crise morale et de notre incapacité à donner naissance à de nouveaux idéaux.

Dans Not Enough, Moyn renouvelle en profondeur la réflexion sur le combat en faveur de l’égalité, en en reprenant l’histoire de la Révolution française jusqu’à nos jours. Il en classe les acteurs et mouvements majeurs entre partisans de deux idéaux de justice, de deux impératifs de distribution, à savoir un minimum d’autonomie (sufficiency) ou l’égalité – entre ceux qui estiment qu’il faut assez distribuer pour permettre de dépasser le seuil de pauvreté et ceux jugeant qu’il faut faire davantage pour atteindre l’égalité, voire fixer des limites aux inégalités. Moyn est clair : assez n’est pas assez (not enough) ; un monde dans lequel des besoins de base sont pris en compte n’empêche pas le maintien d’importantes hiérarchies, et peut même se scinder en deux sociétés, avec des modes de vie différents, « les riches dominant leurs inférieurs économiques ». Que vous insistiez pour que les plus pauvres échappent à l’indécence fera de vous un défenseur de ce minimum d’autonomie ; mais que vous exigiez d’un point de vue éthique que les plus aisés n’aient pas de plus vastes ressources que les autres fera de vous un avocat de l’égalité.

Or les droits humains n’exigent pas nécessairement, note l’auteur, un minimum de redistribution. Et d’ajouter : « La distinction entre le minimum d’autonomie et l’égalité nous permet de voir à quel point l’âge des droits humains, qui a été assurément bon pour certains parmi les plus mal lotis, a été principalement un âge d’or pour les riches. » Désormais, l’idéal de ces droits est captif de cette ère d’inégalités et il est peu probable que ses plus ardents défenseurs puissent l’arracher à sa destinée présente : rendre le globe plus humain, certes, mais le garder inégal.

L’ouvrage de Moyn est vaste et couvre les grands moments de notre histoire depuis 1789 : les origines de la justice sociale chez les Jacobins – dans le camp du minimum d’autonomie – jusqu’à John Rawls, que Moyn juge être le dernier d’entre eux, s’accommodant d’inégalités pourvu qu’elles profitent aux plus pauvres ; l’édification de l’État-providence qui, au travers d’une nouvelle définition de la communauté nationale, appelle à réduire le gouffre entre les indigents et les plus aisés ; la seconde déclaration des droits (inaboutie) de Franklin Roosevelt, qui devait parfaire l’idéal de société égalitariste, à la redistribution et à la mobilité sociale fortes, que le président a mis en œuvre en excluant pourtant les femmes et les minorités ; ou encore cet après-guerre qui voit se populariser de nouveaux concepts occidentaux ou soviétiques, alors qu’« il n’y eut pas de New Deal pour le monde ».

C’est à partir des années 1970 et 1980 que l’on voit poindre l’essor des « besoins de base » et des droits humains. Sous la plume de Moyn, on découvre ainsi l’influence de la Banque mondiale dans ce débat. Robert McNamara, président de la puissante institution de 1968 à 1981, l’ancre dans le camp du minimum d’autonomie quand il déclare : « Que les pays en voie de développement fassent de l’idée de combler le fossé [entre eux et les économies avancées] un objectif de développement prioritaire est simplement une prescription pour une frustration non nécessaire. » C’est avec cette conviction qu’il inscrit l’impératif de réduction de la pauvreté dans les pays indigents au cœur de l’action de la Banque.

L’essor des droits humains, notamment en Europe de l’Est, en réponse au socialisme, devient une réalité à l’approche de la fin de la guerre froide. Selon Moyn, débarrassé de l’adversaire soviétique, le néolibéralisme triomphant voit l’ordre du jour des droits humains devenir un « compagnon » de ses théories économiques. De justice sociale, il n’est alors plus question – encore moins à l’échelle mondiale. Nous sommes désormais les contemporains de cette réalité.

Pour Moyn, « les droits humains n’ont pas encouragé le néolibéralisme, mais précisément parce que la révolution des droits humains s’est, au sommet de son ambition, consacrée à établir une égalité de statut avec un seuil réel et une éthique de protection distributive, elle a échoué à répondre à – voire à reconnaître – l’oblitération par le néolibéralisme d’un plafond à l’inégalité matérielle ». On soutient désormais l’individu plutôt que les classes au Nord et des politiques du genre plutôt qu’un ambitieux programme de développement au Sud. Les droits humains sont devenus compatibles avec l’inégalité. C’est donc bien à repenser et à défendre un nouvel idéal égalitaire que Samuel Moyn nous invite dans cet essai.

Belknap, 2018
296 p. 19 €

Niels Planel

Niels Planel a travaillé pour l'un des principaux conseillers du Premier ministre Koizumi, à la Banque mondiale, puis comme assistant spécial de la directrice générale du Fonds vert pour le climat. Diplômé de la Harvard Kennedy School, il y a reçu le prix Lucius Littauer d'excellence académique. Il collabore depuis avec des organisations internationales, des associations et des municipalités sur…

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